Coolio – Gangsta’s Paradise – Traduction et explication des paroles

Coolio – Gangsta’s Paradise – Traduction et explication des paroles

Chanson Gangsta-rap
PDF, 135 pages

Gangsta’s Paradise – Paroles et traduction

Couplet 1

As I walk through the valley of the shadow of death

En traversant la vallée des ombres de la mort

I take a look at my life and realize there’s nothin’ left

Je jette un oeil à ma vie et réalise qu’il ne reste rien

‘Cause I’ve been blastin’ and laughin’ so long

Passke j’ai déliré / tué et rigolé si longtemps

That even my momma thinks that my mind is gone

Que même ma maman pense que j’ai perdu l’esprit

But I ain’t never crossed a man that didn’t deserve it

Mais je n’ai jamais croisé un homme qui ne l’aie mérité

Me be treated like a punk, you know that’s unheard of

Moi traité comme une fiotte, tu sais c’est original

You better watch how you talkin’ and where you walkin’

Tu ferais mieux de faire gaffe à comment tu parles et à où tu mets les pieds

Or you and your homies might be lined in chalk

Ou toi et tes potes pourriez finir encerclés à la craie

I really hate to trip, but I gotta loc

Je déteste partir en vrille, mais je dois gérer

As they croak, I see myself in the pistol smoke

Pendant qu’ils crèvent, je me vois dans la fumée du flingue

Fool, I’m the kinda G that little homies wanna be like

Idiot, je suis le genre de G que les gamins du coin veulent être

On my knees in the night, sayin’ prayers in the street light

A genoux dans la nuit, disant des prières dans la lumière de la rue

 

Refrain

Keep spending most our lives

On passe l’essentiel de nos vies

Livin’ in a gangsta’s paradise

A vivre au paradis des gangsters

Been spending most their lives

Ils ont passé l’essentiel de leurs vies

Livin’ in a gangsta’s paradise

A vivre au paradis des gangsters

[x2]

 

Couplet 2

Look at the situation they got me facin’

Regarde la situation où ils m’ont mis

I can’t live a normal life, I was raised by the street

Je peux pas vivre une vie normale, c’est la rue qui m’a élevé

So I gotta be down with the hood team

Alors je dois descendre avec mon équipe

Too much television watching, got me chasing dreams

Trop de télé m’a amené a poursuivre des rêves

I’m an educated fool with money on my mind

Je suis un idiot éduqué avec l’argent en tête

Got my ten in my hand and a gleam in my eye

J’ai mes 10 dans la main et une lueur dans l’oeil

I’m a loc’d out gangsta, set trippin’ banger

Je suis un gangsta en charge, je représente à coup de bang

And my homies are down, so don’t arouse my anger

Et mes potes sont prêts, donc suscite pas ma colère

Fool, death ain’t nothin’ but a heart beat away

Idiot, la mort n’est qu’à un battement de coeur

I’m livin’ life do or die, what can I say?

Je vis ma vie à la marche ou crève, que dire de plus ?

I’m 23 now, will I live to see 24?

J’ai 23 ans maintenant, vivrai-je jusqu’à 24 ?

The way things is going I don’t know

A voir comment vont les choses je sais pas

 

Pont

Tell me why are we so blind to see

Dis-moi pourquoi sommes-nous aveugles, au point de ne pas voir

That the ones we hurt are you and me?

Que ceux qu’on blesse c’est toi et moi ?

 

Refrain

 

Couplet 3

Power and the money, money and the power

Le pouvoir et l’argent, l’argent et le pouvoir

Minute after minute, hour after hour

Minute après minute, heure après heure

Everybody’s running, but half of them ain’t lookin’

Tout le monde court, mais la moitié ne regarde pas

It’s going on in the kitchen, but I don’t know what’s cookin’

ça se passe dans la cuisine, mais je sais pas ce qui cuit

They say I gotta learn, but nobody’s here to teach me

Ils disent que je dois apprendre, mais y’a personne pour m’enseigner

If they can’t understand it, how can they reach me?

S’ils peuvent pas le comprendre, comment peuvent-ils m’atteindre ?

I guess they can’t, I guess they won’t

Je suppose qu’ils ne peuvent pas, je suppose qu’ils ne m’atteindront pas

I guess they front; that’s why I know my life is out of luck, fool!

Je suppose qu’ils font face; c’est comme ça que je sais que j’ai pas de chance dans la vie, idiot!

 

Refrain

 

Pont

Ain’t no gangstas living in paradise

Ain’t no gangstas living in paradise

Il n’y a pas de gangster qui vive au paradis

 

Gangsta’s Paradise – Commentaire

Cette chanson reprend une partie de l’instrumentation et du refrain de la chanson de Stevie Wonder PASTIME PARADISE, 1976.

La version de Coolio est devenue un tube international, rapidement et durablement n°1 des charts, aux Etats-Unis comme en Europe. On va essayer de comprendre le pourquoi de ce succès.

 

Couplet 1

As I walk through the valley of the shadow of death

En traversant la vallée des ombres de la mort

Surprise ! Les précédentes paroles nous avaient habitué aux entrées en matière fracassantes de violence verbale ordurière. Ici, Coolio a préféré frapper l’esprit de son public en faisant précisément le contraire : il commence sur un beau vers qui rattache sa chanson à une longue et noble tradition religieuse, puisque cette phrase est en réalité une citation extraite de la Bible, Psaume 23 de l’Ancien Testament, repris par de nombreux artistes (Jay Z, Nas, Tupac, Kanye West, Marilyn Manson, The Offspring, Megadeth, etc.)

Cette entrée en matière religieuse coïncide évidemment avec le titre, le Paradis des Gangsters, et annonce une forme d’hybridation du rap avec un autre grand genre de la chanson noire américaine : le Gospel, la chanson de prière, d’inspiration chrétienne.

Traverser la vallée des ombres de la mort : c’est donc ainsi que le gangster à la sensibilité littéraire a vécu son quotidien à L.A. Cela sonne particulièrement poignant et tragique de voir le ghetto avec les yeux de la Bible.

I take a look at my life and realize there’s nothin’ left

Je jette un oeil à ma vie et réalise qu’il ne reste rien

I : ce deuxième vers au “je” confirme que c’est bien un texte autobiographique, personnel, voire introspectif. L’auteur regarde sa vie, réalise : c’est ce qu’on fait quand on entreprend de faire un bilan existentiel, une thérapie, ou une confession. On est donc dans ce registre, ce vers annonce une confession sur un ton intimiste.

Je réalise qu’il ne reste rien : le jugement est dur, sévère, et tragique. Quelqu’un qui parle au “je” et balance direct un blues aussi lourd… ça emporte un élan d’empathie et d’amitié de la part du public. C’est particulièrement touchant que ce soit justement un gros dur qui se confesse aussi sincèrement.

Coolio est né à Compton en 1963 et a fait partie de l’énorme gang dans la région, les Crips. C’est donc un vrai gangster qui parle et nous confie la mélancolie de sa vie. Il sonne plus vrai que les autres, parce qu’il l’est. Les autres braillards lui ont ouvert la voie.

‘Cause I’ve been blastin’ and laughin’ so long

Passke j’ai déliré / tué et rigolé si longtemps

I’ve been blastin’ : du verbe to blast, exploser, l’expression est ambigue, elle évoque à la fois le fait de se défoncer (s’exploser) et de tirer (causer une explosion avec un flingue). Cette polysémie est probablement doublement vraie, il a fait les deux, il dit les deux en un seul mot.

blastin’ and laughin’ : les deux verbes contrastent totalement, et pourtant vont ensemble. On retrouve le même mélange de violence et de bonne humeur dilettante que, notamment, dans le style d’Eazy-E, le gangster qui te tue et chambre ton cadavre.

That even my momma thinks that my mind is gone

Que même ma maman pense que j’ai perdu l’esprit

Ma maman : ce terme est touchant. L’homme qui parle n’a pas voulu jouer au caïd, ce n’est pas un gamin offensant qui s’amuse à répéter “motherfucker” à tout bout de champ pour impressionner. Il témoigne-là d’un attachement réel à sa mère, admettant qu’il l’a connu petit garçon – ce terme réfère à son enfance, avant sa vie de gangster.

Même sa mère croit qu’il a perdu l’esprit, cet élément aussi sonne très touchant et suscite l’empathie. Pourtant, pour l’instant, il ne donne aucun signe de folie, on suit très bien son propos, les vers s’enchaînent avec beauté, on voit plutôt un homme mûr et sage, dans une pathétique situation de crise de conscience.

But I ain’t never crossed a man that didn’t deserve it

Mais je n’ai jamais croisé un homme qui ne l’aie mérité

Ce vers est obscur par ce que “it” reste indéfini, on ne sait pas à quoi le rattacher dans le contexte. On peut penser qu’il s’agit de la mort, ou la folie ?

Me be treated like a punk, you know that’s unheard of

Moi traité comme une fiotte, tu sais c’est original

Un punk donc, ce n’est pas un adepte du mouvement musical anglais éponyme, c’est un homme en prison qui est victime de viols par ses collègues, souvent c’est le plus fragile ou le moins protégé. Être victime de viol homosexuel est pour ces gangsters virilistes le summum de la honte et du déshonneur – même quand c’est eux les violeurs. Le gangsta, plutôt violeur, trouverait donc très cocasse d’être traité à son tour comme violé.

C’est aussi la raison pour laquelle il ironise avec “that’s unheard of”, “on n’a jamais entendu ça”, alors même qu’on en train de l’écouter dire évoquer ça.

You better watch how you talkin’ and where you walkin’

Tu ferais mieux de faire gaffe à comment tu parles et à où tu mets les pieds

Comment tu parles, et où, c’est aussi le souci que prend Coolio, et il montre qu’il fait ce qu’il dit, car ce début de menace est formulé dans un anglais correct, sans familiarité, sans excès.

Or you and your homies might be lined in chalk

Ou toi et tes potes pourriez finir encerclés à la craie

La menace se poursuit, avec la même élégance réservée. Il ne se met pas à jurer, à insulter, il est expérimenté, vieux, il se sait tellement habituellement capable de violence qu’il n’est même plus fasciné par la violence verbale. Il se contente donc de décrire le résultat : toi, et tes potes, pourriez finir entourés à la craie, il montre cette scène comme un journaliste décrirait un fait objectif, d’une manière dépassionnée.

I really hate to trip, but I gotta loc

Je déteste partir en vrille, mais je dois gérer

Ce vers enrichit la psychologie du personnage. Il nous a dit craindre pour sa santé mentale. Mais on l’a vu relativement posé, en contrôle, lucide, simplement réaliste. C’est ce qu’il confirme : il déteste tripper, partir en vrille, – laissant pourtant entendre qu’il en est capable – et il doit gérer. Le terme qu’il utilise, to loc, est de l’argot du gang des Crips, et ça veut dire faire le boulot de chef – genre, décider qui doit mourir. En disant, I gotta loc, il montre que c’est aussi ces responsabilités qu’il a qui l’obligent à garder la tête sur les épaules.

As they croak, I see myself in the pistol smoke

Pendant qu’ils crèvent, je me vois dans la fumée du flingue

Ce vers est magnifique. Il est à la fois très cynique et sans-coeur – il n’utilise que trois mots, as they croak, pour évoquer la mort d’autrui, et il utilise ce verbe croak qui s’utilise pour les animaux, montrant son mépris envers l’homme qu’il vient de tuer ; et pourtant juste après l’auteur se montre poète et lucide, se voyant lui-même dans la fumée de son arme. La rime entre croak et smoke vient encore renforcer la beauté de l’image.

Fool, I’m the kinda G that little homies wanna be like

Idiot, je suis le genre de G que les gamins du coin veulent être

Fool : le rappeur traite celui qui l’écoute d’idiot, directement. Ce qui contribue à renforcer l’impression qu’il s’agit d’un sage qui parle, un sage de la rue qui sait qu’on n’en sait pas autant que lui.

La mention de cette conscience de jouer un rôle comme modèle pour la jeunesse, enrichit encore le personnage d’une dimension paternelle. Ces little homies qui l’écoutent sympathiseront forcément avec ce vers.

On my knees in the night, sayin’ prayers in the street light

A genoux dans la nuit, disant des prières dans la lumière de la rue

Ce vers semble évoquer une scène où un gangster vient d’en faire agenouiller un autre dans la nuit, et avant de le tuer lui laisse un instant pour faire sa prière. Ou simplement, il peut s’agir de Coolio en train de chanter sous nos yeux.

En tout cas ce vers résonne avec ironie par rapport au précédent, car cette situation de prière à genoux la nuit dans la rue n’apparait en fait pas comme enviable pour les little homies. Qui rêverait de ça ?

Du coup, on peut réinterpréter le “fool” initial, “idiot” : Coolio voulait dire : “idiot, tu m’admires en tant que gangster, mais tu ne sais pas à quel point c’est douloureux”. Ce qui est une façon de faire la morale à la jeunesse pour la dissuader de sombrer dans la violence urbaine…

 

Refrain

Le style vocal du refrain, très choral, tranche avec celui des couplets chantés par une voix seule.

Keep spending most our lives

On passe l’essentiel de nos vies

En accord avec le style choral, qui évoque le pluriel, une foule qui chante, une voix collective, ce vers parle à la première personne du pluriel – même si le “(we) keep spending” n’est qu’implicite, le “nous” est présent dans le pronomnos” vies.

Livin’ in a gangsta’s paradise

A vivre au paradis des gangsters

Ce deuxième vers permet d’identifier le “nous” qui parle : c’est nous qui avons grandi au Paradis des gangsters, ce qui est une belle métaphore pour dire : dans les ghettos, dans les rues.

Le vers originel de Stevie Wonder disait “Livin’ in a pastime paradise”, donc “ils ont vécu toute leur vie dans un paradis perdu”.

Been spending most their lives

Ils ont passé l’essentiel de leurs vies

Répétition des mêmes vers, avec deux variations notables :

  • le verbe keep spending se transforme en been spending, un léger glissement de sens : avec keep spending, l’action se déroule toujours, tandis qu’avec been spending, elle a cessé.
  • le point de vue “nous” se transforme en “ils”.
  • ces deux variantes combinées augmentent le tragique, car on passe de membres de la communauté définis au présent, à des membres extérieurs à la communauté, définis au passé, et ceci peut désigner les morts, nos morts…

Livin’ in a gangsta’s paradise

A vivre au paradis des gangsters

[x2]

Le bilan de ce refrain est que :

Il ne change rien à l’action

Il exprime le contenu émotionnel implicite qu’a généré le premier couplet, à savoir la tristesse, sous la forme d’une déploration empathique avec ces populations qui vivent au paradis des gangsters.

 

Couplet 2

Look at the situation they got me facin’

Regarde la situation où ils m’ont mis

Regarder, contempler les ruines de sa vie, c’est ce que Coolio faisait au tout début du premier couplet.

Regarde : c’est formulé au tu ou au vous, c’est donc une adresse directe au public. C’est familier, c’est amical, ça participe donc à l’atmosphère pacifique de la chanson, dite sur un ton de confidence.

They, ils : on ne sait pas de qui il s’agit, ces gens en position d’Antagoniste du Héros n’ont pas (encore ?) d’identité.

I can’t live a normal life, I was raised by the street

Je peux pas vivre une vie normale, c’est la rue qui m’a élevé

C’est l’expression honnête et sincère d’un gangster lucide.

La juxtaposition des deux parties du vers, deux courtes phrases, sans lien logique (alors qu’on entend facilement un “parce que” entre les deux), montre que pour lui ce lien logique est évident. Parfois, passer sous silence est un moyen de souligner. Ici on sent l’évidence dans la pensée du gangster, qui fait un lien naturel entre son éducation et le résultat de cette éducation, coincé dans une vie de gangster. Pour une fois, la rue ne joue pas un rôle positif dans l’idéologie du gangster, elle n’est pas présentée comme une bonne école de la vie.

So I gotta be down with the hood team

Alors je dois descendre avec mon équipe

On a déjà souligné l’ambiguïté de cette expression dans l’analyse de STRAIGHT OUTTA COMPTON qui contenait le vers That I’m down with the capital C-P-T”. To be down, c’est être déprimé, ou être en bas (genre, descendu de chez soi si on vit en immeuble à l’étage) mais to be down with, c’est être en phase avec. On comprend que le sens principal de l’expression est “je dois descendre avec mon équipe du quartier”, mais on sent que le sens “je dois partager la déprime de mes amis” est dans l’air également.

Too much television watching, got me chasing dreams

Trop de télé m’a amené a poursuivre des rêves

Cela sonne dérisoire, que les rêves de quelqu’un ne viennent que de la télé, média de masse, commercial et vulgaire.

I’m an educated fool with money on my mind

Je suis un idiot éduqué avec l’argent en tête

On enchaîne les structures doubles, les vers construits en deux éléments qui constrastent.

Un idiot éduqué, un bouffon éduqué : figure de style, antithèse, paradoxe. Un idiot, une fois éduqué, ne devrait plus être idiot, et par ailleurs quelqu’un d’éduqué ne devrait pas avoir uniquement l’argent en tête, mais des valeurs plus hautes. Le gangster y aspirerait, mais il est contraint par le besoin d’argent et une non-éducation de masse.

Got my ten in my hand and a gleam in my eye

J’ai mes 10 dans la main et une lueur dans l’oeil

Belle construction parallèle, qui met en balance la main et l’oeil, et le matériel et le spirituel.

I’m a loc’d out gangsta, set trippin’ banger

Je suis un gangsta en charge, je représente à coup de bang

Loc’d out gangsta : le jeu de mots est intraduisible en français, cela joue sur “locked”, enfermé, coincé, et “loc”, le terme argotique du gang des Crips, de Coolio, pour désigner le chef ou le fait de gérer en tant que chef. Donc, synthèse : il est coincé dans son rôle de chef de gang.

And my homies are down, so don’t arouse my anger

Et mes potes sont prêts, donc suscite pas ma colère

My homies are down : là encore, jeu de mots, to be down c’est être prêt aussi bien qu’être déprimé.

Fool, death ain’t nothin’ but a heart beat away

Idiot, la mort n’est qu’à un battement de coeur

Fool : encore le sage qui parle, conscient de sa lucidité comparée à la nôtre.

La mort n’est qu’à un battement de coeur : ce très bel aphorisme (phrase pleine de sagesse) recycle, de manière à la fois conformiste (car c’est un lieu commun de la culture gréco-latine et de l’éducation classique) et originale (car ici c’est un homme de la rue que le dit) le vieux “Memento mori” des latins (“rappelle-toi que tu meurs”).

I’m livin’ life do or die, what can I say?

Je vis ma vie à la marche ou crève, que dire de plus ?

I’m livin’ life do or die, cette expression aussi est jolie et bien trouvée, livin’ life répétant le terme “vie” et le chargeant de sens positif, puis le contredisant radicalement avec l’expression “do or die”, fais ou meurs, marche ou crève. Donc, synthétiquement, il vit une vie particulièrement condamnée à rencontrer la mort, comme s’il était encore plus mortel que les simples mortels.

I’m 23 now, will I live to see 24?

J’ai 23 ans maintenant, vivrai-je jusqu’à 24 ?

La révélation de cet âge du chanteur change la donne. Il est tragique de voir un homme aussi jeune sembler aussi sage – on voit que la rue mène à une maturité précoce – et aussi inquiet de la brièveté probable de sa vie. “DE LA BRIÈVETÉ DE LA VIE”, c’est le titre d’un célèbre texte du philosophe latin Sénèque, lié au “Memento mori”.

The way things is going I don’t know

A voir comment vont les choses je sais pas

Cet aveu final de non-savoir surprend – car jusqu’ici il savait, il nous transmettait son savoir – mais il est cohérent avec les sources classiques, antiques, qui inspirent la chanson, et qui invitent (comme le font la gnose ou le scepticisme) à réserver son jugement, à accepter de reconnaître son ignorance, le mystère des choses, les arcanes du destin.

 

Pont

Tell me why are we so blind to see

Dis-moi pourquoi sommes-nous aveugles, au point de ne pas voir

Le thème de l’aveuglement des humains, peut aussi passer pour une référence aux philosophes antiques, cette fois-ci Platon avec son allégorie de la caverne, où les humains sont décrits comme des gens enfermés dans une caverne et qui ne voient que leurs ombres, et ne peuvent pas accéder au réel ni au savoir.

Wikipédia décrit cette allégorie ainsi : “Elle met en scène des hommes enchaînés et immobilisés dans une demeure souterraine qui tournent le dos à l’entrée et ne voient que leurs ombres et celles projetées d’objets au loin derrière eux. Elle expose en termes imagés les conditions d’accession de l’homme à la connaissance de la réalité, ainsi que la non moins difficile transmission de cette connaissance.”

Or on retrouve divers éléments de cette allégorie, le chanteur qui marchait dans “la vallée des ombres de la mort”, faisait une prière dans la nuit, s’inquiétait pour sa santé mentale, recherchait la sagesse dans un monde triste…

That the ones we hurt are you and me?

Que ceux qu’on blesse c’est toi et moi ?

La question se complète, et le public se rend compte que personne ne peut y répondre. Elle souligne un paradoxe qui laisse tout le monde impuissant, et laisse juste flotter l’amertume de son constat – on se fait du mal les uns aux autres dans cet enfer – sans pouvoir en soulager la douleur.

On est proches, ici, en 1995, de l’esprit des chansons humanitaires à la “WE ARE THE WORLD” (1985) par le rassemblement d’artistes “USA for Africa” ou “Heal the World” (1991) de Michael Jackson. Les trois chansons on en commun d’avoir la condition des noirs comme souci moral, ou d’être chantés par un chanteur noir particulièrement concerné.

Ce thème moraliste, où un gangster condamne son propre mode de vie, rappelle aussi un autre tube rap, la chanson WE’RE ALL THE SAME GANG, chantée par un rassemblement d’artistes rap, le “West Coast Rap All-Stars” , sur une initiative du fondateur du puissant gang des Crips, handicapé et retiré de la violence. Coolio exploite la même veine anti-violence, rendue d’autant plus urgente après les émeutes de L.A. de 1992, où la jeunesse défavorisée mit la ville à sac pendant 6 jours, après l’acquittement des 4 flics blancs qui avaient passé à tabac un automobiliste noir américain, Rodney King, après une course-poursuite pour excès de vitesse.

 

Refrain

Couplet 3

Power and the money, money and the power

Le pouvoir et l’argent, l’argent et le pouvoir

Encore un joli effet de construction symétrique, la répétition inversée de ces deux termes les renforce mais exprime aussi sans doute la circonspection de l’auteur – il retourne ces deux valeurs dans sa tête, sans savoir quoi en faire, tellement ça sonne massif.

Ces valeurs, ce sont celles qui le contraignent (le pouvoir des blancs, la supériorité économique blanche) et qui l’habitent (il est devenu un homme de pouvoir, même s’il s’agit d’un anti-pouvoir illégal, il est devenu un homme d’argent, même si c’est par des activités illégales).

Minute after minute, hour after hour

Minute après minute, heure après heure

La symétrie se répéte et construit un réseau de sons et de sens régulier, géométrique, élégant, remarquable.

Everybody’s running, but half of them ain’t lookin’

Tout le monde court, mais la moitié ne regarde pas

On avait remarqué que les deux premiers couplets s’ouvraient au “je” et parlaient de pensées personnelles sur un ton intimiste. Ce troisième couplet au contraire enchâine les abstractions dépersonnalisées, et ici fait agir “tout le monde”, soit le degré zéro de l’identité personnelle. Cela montre qu’on a pris du recul et qu’on regarde maintenant les choses de haut – comme les regarde un homme âgé, ou un homme mort, depuis le Paradis.

It’s going on in the kitchen, but I don’t know what’s cookin’

ça se passe dans la cuisine, mais je sais pas ce qui cuit

I don’t know what’s cooking : l’expression est ambiguë, elle vaut à la fois littéralement, “je ne sais pas ce qui est en train de cuire”, et métaphoriquement : “je ne sais pas ce qui se prépare”.

Cette cuisine, kitchen, est lourdement connotée dans la culture américaine par l’expression “hell’s kitchen”, cuisine de l’enfer, qui se retrouve dans d’innombrables dialogues et paroles de chanson. On peut penser d’après le contexte apocalyptique que cette cuisine-ci est liée aux cuisines de l’enfer.

Le rythme de tout ce passage est limpide et remarquablement classique, puisque l’auteur signe ici une série de 4 alexandrins – c’est-à-dire exactement le genre de vers de 12 syllabes qu’écrivaient les classiques français, de Racine à Victor Hugo. Ces alexandrins sont, conformément aux traditions, divisés en deux blocs de 6 syllabes, de sorte que ces 4 vers font clairement

6+6

6+6

6+6

6+6,

et que même, au début, chaque bloc de 6 syllabes est lui-même fait de 3 paires de syllabes, 3×2 chaque premier élément de la paire portant l’accent tonique : Power and the money… Minute after minute, etc, ce qui rend toute la structure particulièrement régulière et belle, mimant le tic-tac d’une horloge, nous faisant vivre par la prosodie l’effet du passage du temps.

They say I gotta learn, but nobody’s here to teach me

Ils disent que je dois apprendre, mais y’a personne pour m’enseigner

On a là un personnage, They, Ils, dont il a déjà été question au début du couplet 2, et qui n’a pas été défini, on ne peut donc que supposer de qui il s’agit. Justement, le fait que le rappeur les désigne une deuxième fois sans les nommer, et nous laisse deviner, indique qu’ils sont familiers, qu’on peut comprendre de qui il s’agit. Donc, probablement, les gens du système, les profs, les flics, les autres. Ce They est peut-être aussi tout simplement une reprise du Everybody précédent, mais rien ne permet d’en être sûr. L’indéfinition, le caractère collectif de ce They le rendent perturbant, en font une sorte d’Antagoniste flou, d’autant plus sourdement menaçant qu’il donne des ordres (“they say i gotta learn”) sans qu’on sache d’où ils viennent.

Nobody’s here to teach me : après tout le reste des paroles, ce vers résonne avec des accents tragiques, car cela pourrait être l’exclamation d’un enfant abandonné, alors qu’on sait que c’est celle d’un gangster d’âge mûr – toujours condamné à la même ignorance fondamentale, écarté des savoirs que “They” savent utiles à la vie. “Ils” sont omniprésents, “ils” ont le pouvoir de donner des ordres, mais “ils” ne garantissent aucunement qu’on soit en situation d’exécuter leurs ordres, ce qui met la personne en situation d’injonction paradoxale, connue pour rendre fou. Un psychologue nommé Gregory Bateson avait même défendu la thèse comme quoi la schizophrénie s’expliquerait par ce genre d’injonctions paradoxales, comme si elles pouvaient déchirer l’esprit.

La structure des vers va à nouveau se répéter harmonieusement, fonctionnant maintenant sur le mode de l’opposition : d’un côté “they”, de l’autre “me”, d’un côté une injonction absurde, de l’autre un constat d’impuissance.

If they can’t understand it, how can they reach me?

S’ils peuvent pas le comprendre, comment peuvent-ils m’atteindre ?

Learn, teach, understand, reach, on est dans le champ lexical de l’éducation, mais d’une éducation ratée, ou plutôt d’un droit dénié à l’éducation.

I guess they can’t, I guess they won’t

Je suppose qu’ils ne peuvent pas, je suppose qu’ils ne m’atteindront pas

Voyez comment le sens s’évanouit des verbes précédents, qui sont simplement repris à la négative.

I guess they front; that’s why I know my life is out of luck, fool!

Je suppose qu’ils font face; c’est comme ça que je sais que j’ai pas de chance dans la vie, idiot!

That’s why I know my life is out of luck, fool : ce vers est très fort, il arrive en position conclusive et s’avère très chargé de sens.

That’s why, c’est pourquoi, donne finalement la clé de tout, l’explication de la malchance de sa vie que cherchait le rappeur perdu dans la Vallée de la Mort : en fait, il n’y a pas d’explication, c’est juste à cause de “They”.

Fool : dernière mention de cet idiot, ce bouffon qu’est le public pour le rappeur – et cette fois l’insulte est particulièrement forte parce que, puisque le public vient d’adhérer à l’expression du désespoir du rappeur, et que celui-ci vient de montrer que ses soucis venaient de They, qui est un peu nous, la société, eh bien il nous force à admettre que nous sommes des bouffons. Ses oppresseurs !

Refrain

Pont

Ain’t no gangstas living in paradise

Ain’t no gangstas living in paradise

Il n’y a pas de gangster qui vive au paradis

Dernière remarque aux accents tragiques, qui joue sur le double sens de “paradise” : on comprend bien qu’il ne s’agit plus du Gangsters Paradise que sont les villes américaines, mais du véritable Paradis chrétien, celui où vont les gens vertueux et pas les gangsters. Cela signifie donc que l’auteur se sait condamné à passer de l’enfer terrestre à l’Enfer, et cela résonne avec le vers initial “As I walk through the valley of the shadow of death”.

 

Synthèse

Littérairement parlant, GANGSTA’S PARADISE est une des chansons les mieux écrites de tout le courant gangsta-rap, et – est-ce un hasard ? – un de ses plus grands succès commerciaux.

On le voit dès le début, ses vers réfèrent à l’écriture sacrée, à l’univers mystique et élevé de la foi, aux mystères existentiels et philosophiques de la vie et de la mort, bref, à des éléments nobles, bien loin du trash verbal des tubes de N.W.A. par exemple.

Ici, pas d’injures tous les trois mots, ni niggas ni bitches, ni racisme ni misogynie. Au contraire pour une fois les phrases sont longues et le discours très articulé à l’aide de liens logiques et de connecteurs circonstanciels, en témoigne par exemple la manière dont le premier couplet se construit en une longue phrase complexe :

  • As I walk…
  • I take a look…
  • Because…
  • That….
  • But…
  • Me…
  • You…
  • Or…
  • I… but…
  • As…

Si cette chanson diffère autant, stylistiquement, du gangsta-rap braillard, vulgaire et sans suite dans les idées, c’est aussi parce que son personnage principal semble au bout du rouleau, précocement écœuré de sa carrière de gangster, sombrant dans la déprime et le doute, faisant pencher le morceau du rap agressif vers le blues mélancolique.

Au même moment d’autres rappeurs font un choix similaire de renouveler le gangsta-rap en l’hybridant à d’autres sources, mais dans un sens radicalement opposé : après le blues du gangster qui a peur de la mort et songe à arrêter, Tupac et Dr Dre inventent avec CALIFORNIA LOVE la pop-rock du gangster heureux, festif et jouisseur.

Chanson Gangsta-rap
PDF, 135 pages
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