N.W.A. – Straight Outta Compton – Traduction et explication des paroles

N.W.A. – Straight Outta Compton (Tout droits sortis de Compton)

Chanson Gangsta-rap
PDF, 135 pages

Straight Outta Compton – Paroles et traduction

Intro – Dr. Dre

You are now about to witness the strength of street knowledge

Tu es maintenant sur le point d’assister à la puissance du savoir de la rue

 

Couplet 1 – Ice Cube

Straight outta Compton, crazy motherfucker named Ice Cube

Tout droit sorti de Compton, fils de pute taré nommé Glaçon

From the gang called Niggas Wit Attitudes

Du gang qu’on appelle “Négros qui ont la classe”

When I’m called off, I got a sawed-off

Quand j’suis décommandé, je sors le canon scié

Squeeze the trigger and bodies are hauled off

Presse la détente et les corps sont emmenés

You too, boy, if you fuck with me

Toi aussi petit, si tu déconnes avec moi

The police are gonna have to come and get me

La police va devoir s’amener et m’enlever

Off your ass, that’s how I’m going out

De ton cul, voilà comment je sors

For the punk motherfuckers that’s showing out

Pour les sales nique-ta-mère de victimes qui se la racontent

Niggas start to mumble, they wanna rumble

Les négros commencent à marmonner, ils ont envie de cogner

Mix ‘em and cook ‘em in a pot, like gumbo

Mixe-les et cuits-les dans un pot comme un gombo

Going off on the motherfucker like that

J’explose le fils de pute comme ça

With a gat that’s pointed at your ass

Avec un flingue pointé sur ton cul

So give it up smooth

Donc laisse tomber tranquillou

Ain’t no telling when I’m down for a jack move

Pas d’histoires quand je descends chercher une ligne de C

Here’s a murder rap to keep y’all dancin’

Voici un rap meurtrier pour vous faire tous danser

With a crime record like Charles Manson

Avec un dossier criminel comme Charles Manson

AK-47 is the tool

AK-47 est l’outil

Don’t make me act a motherfucking fool

Me fais pas faire comme un putain d’imbécile

Me you can go toe to toe, no maybe

Avec moi vas-y vraiment mollo, pas de peut-être

I’m knocking niggas out the box, daily

Je vide des négros KO hors de la boîte, tous les jours

Yo, weekly, monthly and yearly

Ouais, toutes les semaines, tous les mois, tous les ans

Until them dumb motherfuckers see clearly

Jusqu’à ce que ces putain de crétins voient clairement

That I’m down with the capital C-P-T

Que je suis en phase avec la capitale C-P-T

Boy, you can’t fuck with me

Petit, tu peux pas déconner avec moi

So when I’m in your neighborhood, you better duck

Alors quand je suis dans ton coin ferme ta gueule

‘Cause Ice Cube is crazy as fuck

Parce que Glaçon est carrément cinglé

As I leave, believe I’m stompin’

Quand je pars, crois bien que j’écrase tout

But when I come back boy, I’m coming

Mais quand je reviens, petit, je suis

Straight outta Compton

Tout droit sorti de Compton

(Compton Compton Compton)

 

Interlude – Eazy E (MC Ren)

Eazy E : Yo, Ren!

MC Ren : (Whassup?)

Qu’est qu’y’a ?

Eazy E : Tell ‘em where you from!

Dis-leur d’où tu viens !

 

Couplet 2 – MC Ren

Straight outta Compton, another crazy ass nigga

Tout droit sorti de Compton, un autre négro barjot

More punks I smoke, yo, my rep gets bigger

Plus je fume de taches, plus ma réputation grandit

I’m a bad motherfucker, and you know this

Je suis un méchant fils de pute, et tu le sais

But the pussy-ass niggas won’t show this

Mais les négros tapettes feront semblant de rien

But I don’t give a fuck, I’ma make my snaps

Mais j’en ai rien à foutre, j’vais faire mes trucs

If not from the records, from jacking or craps

Pas sortis de mon casier, ni pour vol ni aux dés

Just like burglary, the definition is jacking

Mais juste genre cambriolage, la définition est “jacking”

And when I’m legally armed it’s called packing

Et quand je suis légalement armé ça s’appelle “packing”

Shoot a motherfucker in a minute

Buter un fils de pute d’ici une minute

I find a good piece of pussy and go up in it

Je me trouve un bon bout de chatte et je l’enfile en entier

So if you’re at a show in the front row

Donc si t’es dans le show au premier rang

I’ma call you a bitch or dirty-ass ho

Je vais t’appeler salope ou sale pute au sale cul

You’ll probably get mad like a bitch is supposed to

Tu vas probablement devenir dingue comme une salope est censée faire

But that shows me, slut, you’re composed to

Mais ça me montre, garce, que tu appartiens à

A crazy motherfucker from the street

Un putain de taré de la rue

Attitude legit, ‘cause I’m tearing up shit

Attitude légitime, parce que je déchire

MC Ren controls the automatic

MC Ren contrôle les automatiques

For any dumb motherfucker that starts static

Pour tous les crétins de fils de pute qui commencent statique

Not the right hand, ‘cause I’m the hand itself

Pas de la bonne main car je suis la main elle-même

Every time I pull an AK off the shelf

Chaque fois que je décroche un AK de l’étagère

The security is maximum, and that’s a law

Sécurité maximum, c’est la loi

R-E-N spells Ren, but I’m raw

R-E-N s’écrit Ren, mais je suis direct

See, ‘cause I’m the motherfucking villain

Tu vois, parce que je suis un putain de méchant

The definition is clear, you’re the witness of a killin’

La définition est claire, tu es témoin d’un massacre

That’s taking place without a clue

Qui se déroule sans laisser de traces

And once you’re on the scope, your ass is through

Et quand t’es dans le champ, t’en prends plein le cul

Look, you might take it as a trip

Regarde, tu prends ptet ça pour un trip

But a nigga like Ren is on a gangsta tip

Mais un négro comme Ren est sur une liste de gangsters

Straight outta Compton

Tout droit sortis de Compton

(Compton Compton Compton)

(Straight outta Compton)

 

Interlude – Dr. Dre

Dr Dre : Eazy is his name, and the boy is coming…

Eazy (“facile”) est son nom, et voilà le garçon…

 

Couplet 3 – Eazy E

…Straight outta Compton

Tout droit sorti de Compton

Is a brother that’ll smother your mother

Est ce frère qui va étouffer ta mère

And make your sister think I love her

Et faire croire à ta soeur qu’il l’aime

Dangerous motherfucker raising hell

Dangereux fils de pute qui déchaîne l’enfer

And if I ever get caught, I make bail

Et si je me fais choper je paierai ma caution

See, I don’t give a fuck, that’s the problem

Tu vois j’en ai rien à foutre, c’est tout le problème

I see a motherfucking cop, I don’t dodge him

Je vois un fils de pute de flic, je l’évite pas

But I’m smart, lay low, creep a while

Mais je suis malin, au sol, je fais l’pauvre gars

And when I see a punk pass, I smile

Et quand je vois passer une tache je souris

To me it’s kinda funny, the attitude showing a nigga driving

Pour moi c’est marrant, l’attitude d’un négro qui roule

But don’t know where the fuck he’s going, just rolling

Qui ne sait pas où il va, mais qui roule

Looking for the one they call Eazy

Cherchant celui qu’on appelle Eazy

But here’s a flash, they’ll never seize me

Mais flash info, ils m’attrapperont jamais

Ruthless, never seen, like a shadow in the dark

Impitoyable, jamais vu, comme une ombre dans le noir

Except when I unload

Sauf quand je décharge

You see a spark and jump over hesitation

Tu vois une étincelle et saute d’hésitation

And hear the scream of the one who got the lead penetration

Et entends le cri de celui qui a reçu la principale pénétration

Feel a little gust of wind and I’m jetting

Tu sens une petite brise et moi je m’envole en jet

But leave a memory no one’ll be forgetting

En laissant un souvenir que personne n’oubliera

So what about the bitch who got shot? Fuck her!

Et alors, cette salope qui s’est fait buter ? Je l’emmerde !

You think I give a damn about a bitch? I ain’t a sucker

Tu crois que j’en ai queq’chose à fout’ d’une salope ? chuis pas un suceur

This is an autobiography of the E

Ceci est une autobiographie du E

And if you ever fuck with me

Et si jamais tu déconnes avec moi

You’ll get taken by a stupid dope brother who will smother

Tu vas mourir étouffé par un stupide frère de came

Word to the motherfucker, straight outta Compton

Parole de fils de pute, tout droit sorti de Compton

(Compton Compton Compton)

(Straight outta Compton)

 

Outro

Damn, that shit was dope!

Putain, c’était de la sacrée came !

 

N.W.A. – Straight Outta Compton – Explication des paroles

On va maintenant reprendre la chanson vers par vers, et tout expliquer !

Intro – Dr. Dre

You are now about to witness the strength of street knowledge

Tu es maintenant sur le point d’assister à la puissance du savoir de la rue

Qui l’eût crû ? Cette phrase d’intro par Dr. Dre est devenue mythique, ouvrant le titre emblématique d’un album emblématique, un des premiers titres rap à sortir du ghetto.

Cette phrase joue un rôle connu : comme dans les arts traditionnels, aussi bien en Amérique (présentateur de show) qu’en Afrique (griot), un artiste présente l’oeuvre au public. Et au passage, cet artiste en mode présentateur, nous fournit une surprenante indication de genre, quand il nous dit que notre rôle de public sera celui d’un témoin – pas juste un auditeur, le terme suggère des enjeux judiciaires et des questions de vie et de mort – et que le contenu du témoignage sera le “savoir de la rue”. En fait, il nous dit clairement que la chanson qu’on va entendre n’est pas qu’une chanson, c’est aussi un discours, un exposé, quelque chose de sérieux, pragmatique, utile au quotidien.

On peut noter aussi que cette position de présentateur de l’oeuvre des autres que prend Dr Dre dans cette phrase restera symboliquement la sienne pendant toute sa carrière : alors que Dr Dre a fait partie et produit les premières stars émergentes du rap, comme N.W.A., il a aussi accompagné le rap pendant 30 ans, découvrant Eminem, 50 Cent ou Kendrick Lamar, se contentant de sortir un tube de temps en temps, et un album tous les 10 ans. En termes de street knowledge, son oeuvre comme présentateur et producteur a fini par ressembler à une encyclopédie du rap !

 

Couplet 1 – Ice Cube

Straight outta Compton, crazy motherfucker named Ice Cube

Tout droit sorti de Compton, fils de pute taré nommé Glaçon

Ice Cube : comme on va le voir, cette chanson se fait à 4 voix, avec Ice Cube, Eazy-E, MC Ren, et Dr Dre. Les quatre feront des carrières au sommet de leur art. D’office, dans ce choix polyphonique, se manifeste une opposition à l’individualisme du monde de la chanson blanche, souvent incarnée par des chanteurs/chanteuses solo, accompagné-e-s de musiciens. Au contraire, le rap se distingue d’entrée comme une musique vocale, polyphonique, collective et solidaire. Tous les membres de N.W.A. sont chanteurs, et aucun sauf Dre n’est musicien – Dre étant DJ et composant les instrumentations à base de samples et de machines. Mine de rien, on retrouve là les éléments basiques d’une chorale, qu’elle soit gospel ou pygmée.

Straight outta Compton : cet élément sera répété à chaque début de couplet, il fonctionne donc comme une sorte de point de rendez-vous et de repère, à la fois rythmique et thématique.

Straight outta Compton : ce début de vers en début de chanson en début d’album marque l’ensemble de son empreinte. Il s’agit d’une revendication d’appartenance géographique et sociale – qui va devenir un classique dans le rap mondial, chaque rappeur venant “représenter” sa ville. NTM et le 93, Jul et les quartiers Nord de Marseille, Booba de Boulogne, PNL aux Tarterêts de Corbeil-Essonne, etc.

crazy motherfucker named Ice Cube : à partir de là on comprend que le couplet va décrire ce personnage qui se présente, ce rappeur qui nous donne son nom. On peut se demander pourquoi le chanteur nous donne son nom dès le premier vers : est-ce qu’Elvis Presley avait besoin de faire ça ? Non. La différence, c’est que ces rappeurs se savent obscurs, inconnus, anonymes, car venus de Compton, une petite ville à l’écart de L.A., une ville d’exclusion sociale, un ghetto pour noirs, et pourtant, ils ont un fort besoin de reconnaissance identitaire, donc leur chanson, et leur album, consiste à se montrer eux-mêmes comme faisant partie d’un monde invisible, car invisibilisé. Ces populations noires, criminelles, que la société blanche dominante voulait se cacher et maintenir dans l’ombre, s’exhibent haut et fort, en pleine lumière, d’où le choc du public à leur apparition.

Ice Cube se décrit comme “crazy” : on verra que la folie est un des thèmes majeurs du rap, qu’on retrouvera bien souvent, par exemple dans GANGSTER’S PARADISE où Coolio dit que sa mère croit qu’il a perdu l’esprit, chez des rappeuses comme Missy Elliott ou Azealia Banks qui incarnent des femmes “folles de leur corps”, “folles de sexe”, ou chez Eminem et Kendrick Lamar qui rappent leurs crises morales, leurs addictions, leurs folies meurtrières.

Ice Cube se dit aussi “motherfucker”. C’est banal, ces injures, c’est un symbole du rap, ça sonne vulgaire évidemment. Mais qu’est-ce que ça veut dire au fond ? Comment se fait-il qu’à des paroles aussi vulgaires, et fades, quelque part, le public ait accroché à ce point, et que ce style d’écriture ait connu ensuite un tel développement, passé d’ultra-contestataire à mainstream en quelques décennies ? C’est parce que ces insultes ont un sens profond et vital. Dire qu’Ice Cube est un motherfucker, signifie qu’il nique sa mère, qu’il est donc incestueux, coupable, que sa sexualité est condamnée, interdite, blâmée, et encore autrement dit : qu’il n’a personne d’autre à baiser que sa mère – il n’a pas de femme, ce n’est pas un homme marié comme la plupart des hommes adultes du public susceptible d’écouter ses paroles. Tout cela au fond signifie : “moi, fils de la communauté noire assassinée, mise en esclavage, reléguée, condamnée, je n’ai aucune identité honorable, aucun statut social enviable, que ce statut de criminel sans ascendance ni descendance que vous m’avez fait : donc, je vous gifle avec”. Voilà ce que veut dire motherfucker, en réalité. C’est une accusation de racisme : vous m’empêchez de vivre une vie adulte masculine normale, parce que je suis noir, donc je vous renvoie l’injure en pleine face, pour que vous assumiez vos actes.

From the gang called Niggas Wit Attitudes

Du gang qu’on appelle “Négros qui ont la classe”

Ice Cube continue de nous gifler avec sa carte d’identité, comme on ferait devant un flic du FN. Il nous informe donc qu’il appartient à un gang – cela nous conseille implicitement de flipper, de le craindre, donc de le respecter (c’est cela qu’il veut en fait, au fond, du respect, comme dans la célèbre chanson d’Aretha Franklin RESPECT, les “niggaz” n’ont jamais cessé de le demander, et souvent de l’obtenir).

Un gang, c’est donc une association de malfaiteurs, les gangsters – on voit que le gang leur donne leur nom en tant qu’individus, et qu’il se joue donc là aussi à l’échelle micro-sociale la reconnaissance dont il est question à l’échelle macro-sociale. Les membres d’un gang se reconnaissent d’ordinaire à des signes secrets. Ici au contraire, le gang s’exhibe.

Ce gang qui s’appellerait “Niggas wit Attitudes” (expression écrite en mauvais anglais, niggas au lieu de niggers, wit au lieu de with) n’existait pas en réalité, car il s’agit du nom du groupe N.W.A., groupe musical sans activité criminelle, mais dont plusieurs membres ont réellement appartenu ou été proches de membres de gangs : Ice Cube par exemple était membre d’un des deux gangs principaux de L.A., les Crips. C’est pour impressionner qu’Ice Cube fait comme si N.W.A. était un gang.

Niggas wit Attitudes” : négros avec attitude, négros avec du style, cette façon de se désigner soi-même, de se présenter en tant qu’artiste et de signer son oeuvre, dit deux choses :

  • Ils se savent “niggas”, négros. Que veut dire ce terme ? C’est une injure raciale dont les populations noires sont victimes. Dès lors, pourquoi la reproduire ? Une réponse probable : pour la dénoncer, et la dévitaliser en se l’appropriant. Utiliser l’injure comme slogan, c’est ce que font nombre de minorités, les gays, les queer, les beurs, les salopes. C’est typique de populations faibles à qui une population forte dénie le droit à une identité respectable. C’est pathétique, quelque part : ces populations auraient pu se désigner de manière libre, autonome, sans tenir aucun compte du regard malveillant qu’une puissance hostile portait sur eux. En reprenant une insulte, on joue toujours le jeu de l’insulteur…
  • Ils font la différence entre les niggas wit attitude, et without attitude, les négros pas stylés. Il y a là une revendication narcissique et identitaire – droit de s’aimer soi-même, d’être quelque de bien, d’être admiré. Et il y a aussi une sorte de reproduction interne du racisme – car si les négros stylés se désolidarisent des négros pas stylés, que deviennent ces derniers ? Les blancs les méprisaient déjà, et maintenant même les nègres stylés les mépriseraient aussi, pour leur manque d’attitude, de respectabilité ? Il y a là la trace pathétique de la condition des noirs, considérés comme non-aimables, non-désirables, invisibles, indignes, et qui luttent déséspérement, y compris entre eux, pour monter dans l’échelle de la respectabilité sociale.

When I’m called off, I got a sawed-off

Quand j’suis décommandé, je sors le canon scié

Être called off, c’est être annulé ou décommandé. Mais c’est d’abord être called, appelé, action qui se trouve aussitôt annulée par le off, comme dans on/off. Le rappeur est donc décommandé aussitôt appelé, ce qui n’est pas sympa du tout à son égard – c’est un manque de respect que de le déranger pour rien, ce qui explique dans une certaine mesure sa réaction à venir…

I got a sawed-off : l’expression est raccourcie, ce dont il parle c’est d’un sawed-off gun, un fusil à canon scié. Le fait qu’il le dise de manière raccourcie, suppose qu’il s’y connait, il a l’habitude d’aller vite pour en parler, et il fait tout à fait comme si on allait pouvoir comprendre – alors qu’il sait qu’il souhaite que son disque soit écouté par l’Amérique blanche et la scandalise. Un fusil à canon scié, c’est une arme artisanale, retouchée pour être plus dangereuse et plus dissimulable, c’est donc une arme typique de gangsta, une arme de violence sauvage.

Donc voilà, si on l’appelle pour rien, Ice Cube prend son canon scié. Le public est prévenu, on commence à comprendre qui est le chanteur. Il est moins sympa qu’Elvis, et beaucoup plus noir.

Squeeze the trigger and bodies are hauled off

Presse la détente et les corps sont emmenés

Même si l’action est brutale, violente, faite pour choquer, on remarquera quand même l’élégance de la formulation. Il aurait pu dire bêtement : je vais tous vous tuer. Il l’a dit d’une manière bien plus saisissante, passant le principal de l’action (le décès de nombreuses personnes) en ellipse entre une petite action suggestive, presser la détente, et le résultat dramatique, les corps inanimés sont tractés, emménés au loin – ils ont perdu, du fait du pressage de détente, la capacité à bouger par eux-mêmes, donc la vie.

Cette expression fulgurante a aussi l’avantage d’imiter l’action : ça va aussi vite qu’une balle.

You too, boy, if you fuck with me

Toi aussi petit, si tu déconnes avec moi

You : ben là, cher lecteur, chère lectrice, le gangsta est en train de te menacer de mort, donc si j’étais toi, je flipperais. Tu noteras qu’il est rare qu’un chanteur menace son public de mort, mais qu’innover, en musique, comme le crime ou le sarkozysme, peut payer.

The police are gonna have to come and get me

La police va devoir s’amener et m’enlever

T’inquiète, elle était en route depuis le début de ton couplet.

Ce vers introduit discrètement le thème de la police, destinée à se faire mythiquement défoncer dans un autre tube de N.W.A. qu’on analysera juste après : FUCK THA POLICE (fais-lui l’amour).

The police are gonna have : ça, même des français l’auraient vu, c’est du mauvais anglais de petit noir qui dealait au lieu d’aller à l’école. La faute est basique, évidente, et le fait de l’avoir gardée est un acte politique : ça dit merde au système scolaire américain, connu pour être hautement discriminatoire, quasiment ségrégatif. (Il est d’ailleurs arrivé qu’un prix Nobel américain de psychologie défende l’idée que puisque les noirs étaient mesurés avec 10 points de QI en moins par rapport à la moyenne nationale blanche, il ne servait à rien d’éduquer des gens destinés à rester idiots. Ce prix Nobel de folie avait la peau blanche comme un Doliprane, évidemment… donk léfaute dan le rap ssé pa grave ssé normalle et si sa te soule tanpi konar.)

Off your ass, that’s how I’m going out

De ton cul, voilà comment je sors

Ici il y a un jeu de mots finement amené et drôle, entre deux interprétations possibles de ce vers et du précédent :

  • The police are gonna have to come and get me off your ass : ça veut dire, “la police va devoir venir me chercher et m’enlever de sur toi”, comme si je venais de te sauter dessus ; ici, your ass, ton cul, ça veut dire “toi”, comme quand ils disent “bring your ass here”, on dirait “ramène ton cul ici, ramène-toi
  • Off your ass, that’s how I’m going out : là ça se comprend “de ton cul, c’est de là que je sors”, ce qui impliquerait que je vienne de te sodomiser, je étant le chanteur et te étant le public. Là encore, c’était inouï, à l’époque, un discours aussi agressif, aussi ouvertement scandaleux. En fait, à l’époque de la sortie de l’album une loi est passée, qui a obligé tous les éditeurs de musique à mettre une indication “Parental Advisory : explicit lyrics” sur les paroles problématiques. Une sorte de “classé X” de la violence sociale, dont s’est habilement servi le rap justement pour contester cette censure.

For the punk motherfuckers that’s showing out

Pour les sales nique-ta-mère de victimes qui se la racontent

Mine de rien, l’ajout de ce vers aux précédents calme un peu le jeu, puisqu’il limite la menace de tabassage ou de violence sexuelle uniquement à ces “punk motherfuckers”. On peut se demander qui sont ces punks : en 1988, le mouvement punk est plutôt sur sa pente descendante. Il ne s’agit pas d’eux. En argot américain, punk est à l’origine un terme horriblement méprisant qui désigne ce genre de prisonnier que les autres utilisent comme sextoy ; par extension cela signifie tache, déchet, minable, moins-que-rien, un homme sans valeur. C’est une notion qu’on retrouvera dans le grunge blanc quelques années plus tard, un sentiment de déclassement, d’exclusion sociale.

Ces ennemis qu’Ice Cube menace, ces punk motherfuckers that’s showing out, ressemblent curieusement à Ice Cube : il s’est décrit comme un motherfucker, et lui aussi est là, à l’instant, en train de se montrer, lui et ses talents, showing out. Il y a là aussi quelque chose de masochiste, une forme de haine de soi, séquelle de la haine raciale blanche.

Niggas start to mumble, they wanna rumble

Les négros commencent à marmonner, ils ont envie de cogner

Ici donc, le discours change de sujet, ça faisait 8 vers qu’il se présentait en tant que, en gros, le gars méchant qui allait nous fumer, et là, il alterne en nous montrant ces niggas, dont on ne sait pas encore trop s’il s’agit de ses frères du ghetto, ou de ses ennemis.

Mix ‘em and cook ‘em in a pot, like gumbo

Mixe-les et cuits-les dans un pot comme un gombo

Ce vers surprenant permet de décider que l’interprétation comme quoi ces niggas étaient les ennemis d’Ice Cube était la bonne. Mais l’autre a flotté quand même dans l’air un instant.

Cette destruction culinaire d’autrui est surprenante, jusque-là le gangster sortait son canon scié ou ses injures, on ne s’attendait pas à ce qu’il sorte aussi son tablier pour nous cuisiner, d’ailleurs d’une manière assez “nègre”, le gumbo étant un plat typique des français canadiens émigrés en Louisiane à majorité noire.

Going off on the motherfucker like that

J’explose le fils de pute comme ça

With a gat that’s pointed at your ass

Avec un flingue pointé sur ton cul

Ces deux vers, évidents, sans effets, sans blague, sonnent plus faibles que le reste. On souffle un peu stylistiquement.

So give it up smooth

Donc laisse tomber tranquillou

Il deviendrait presque sympa : on a donc ce choix de “give it up”, laisser tomber ? Dans ce cas, il ne nous tuera pas ? Elle est pas mal, cette musique, ça nous soulage presque, le tueur nous gracie, nous laisse une chance de survivre à son rap…

Ain’t no telling when I’m down for a jack move

Pas d’histoires quand je descends chercher une ligne de C

Here’s a murder rap to keep y’all dancin’

Voici un rap meurtrier pour vous faire tous danser

A murder rap : ça sonnait nouveau à l’époque.

To keep y’all dancing : ça, c’est surprenant, et cela dévoile le fait que ce chanteur est en train de nous raconter une histoire, de jouer un rôle, bref, que tout son hyper-réalisme a un côté spectaculaire, ludique, et fictionnel : il est parfaitement conscient de chanter pour le fun, pour le plaisir esthétique des gens, et pas VRAIMENT en souhaitant leur mort. Là encore, cet élément peut soulager une partie de la tension émotionnelle ressentie par le public, constamment agressée par ces paroles offensives. Il veut juste nous faire danser.

With a crime record like Charles Manson

Avec un dossier criminel comme Charles Manson

Charles Manson : célèbre tueur américain, hippie.

A crime record : jeu de mots avec record, disque, donc crime record veut dire à la fois casier judiciaire, et disque (album) criminel.

Le jeu de mots complète le vers précédent, donc il s’agit de nous faire “tous danser / sur un disque criminel comme Charles Manson”. En fait, c’est le projet du gangsta-rap qui est formulé là, une signature de genre donc.

AK-47 is the tool

AK-47 est l’outil

Le rap et l’audiovisuel ont popularisé cette arme de guerre (notamment utilisée dans la guerre d’Afghanistan dans les années 80) dont peu de gens connaissent le nom à l’époque.

Don’t make me act a motherfucking fool

Me fais pas faire comme un putain d’imbécile

A noter que ce type de formulation est typique de ce que Marshall Rosenberg appelle la communication violente.

Attendez, je vous explique pourquoi je vous parle de lui…

Marshall Rosenberg est un américain d’origine juive qui a grandi dans un ghetto et survécu à une agression en sympathisant avec son agresseur. Il a participé en tant que psychologue à l’élaboration d’une méthode de communication non-violente, dans le cadre de la lutte pour les droits civiques des noirs aux Etats-Unis depuis les années 1960. Son enseignement consiste à repérer et enlever de la communication tout ce qui est inutilement blessant, et qui provoquerait d’inutiles réactions violentes. Il recommande également d’assumer pleinement ses émotions, positives ou négatives, sans les attribuer à l’autre. Or ici, c’est exactement ce que fait Ice Cube : il attribue le fait d’être prêt à nous tuer, à notre propre comportement, comme si nous avions ce pouvoir de faire de lui un motherfucking fool, un putain d’idiot. Or, s’il est idiot et agressif, et va jusqu’à nous menacer de mort, ce n’est évidemment pas la faute de ses victimes. Le rappeur manque évidemment de logique et de sagesse. Mais il fait bien d’être honnête, c’est le seul moyen de se corriger. Il se trouve qu’Ice Cube a fait une longue et belle carrière musicale, et qu’il n’a donc heureusement pas agi en putain d’idiot, retenant son envie de faire un massacre.

Me you can go toe to toe, no maybe

Avec moi vas-y vraiment mollo, pas de peut-être

To go toe-to-toe, aller orteil à orteil, c’est y aller à tâtons. Mais dans la conscience noire, l’expression rappelle forcément une scène traumatique originelle : les esclaves africains entassés dans les bateaux des esclavagistes européens blancs (notamment des français, des anglais, des espagnols, des italiens, des hollandais…)

I’m knocking niggas out the box, daily

Je vide des négros KO hors de la boîte, tous les jours

Jeu de mots : to knock out, c’est mettre KO, et to be ready out of the box, c’est être tout prêt, tout prêt sorti de la boîte. The box, la boîte, ça peut aussi désigner une pièce, et donc un club, une boîte de nuit, donc le lieu où il est en train de chanter.

Donc le vers signifie à la fois qu’Ice Cube met ses concitoyens de Compton KO au quotidien, donc qu’il est un caïd local, et qu’il vide les négros de la boîte où il se produit, implicitement parce qu’il est trop fort, trop menaçant.

Yo, weekly, monthly and yearly

Ouais, toutes les semaines, tous les mois, tous les ans

Techniquement, pour sa société, Ice Cube est chômeur, et le désoeuvrement est une plaie généralisée des milieux pauvres, qui ne trouvent rien à faire. Ce petit fait social explique peut-être pourquoi le rappeur a tenu à nous afficher son emploi du temps très chargé, à défoncer des gens toute l’année.

Until them dumb motherfuckers see clearly

Jusqu’à ce que ces putain de crétins voient clairement

Dumb : décidément, Ice Cube est un passionné d’intelligence. Il marque clairement sa préférence envers les gens intelligents, à force de répéter qu’il méprise les idiots.

L’enjeu du vers montre bien l’enjeu de la chanson : ces idiots qui niquent leur mère doivent voir les choses clairement. La chanson se veut pédagogique, en fait. Ice Cube est un enseignant autonome, contestataire dans ses méthodes, mais clair dans ses objectifs, il s’agit de conscientiser son public, tout comme le faisaient les prédicateurs chrétiens et les prédicateurs de l’exigence de respect des droits civiques de la communauté noire, comme Martin Luther King ou Malcolm X. On verra dans FUCK THA POLICE que N.W.A. n’a pas hésité non plus à parodier une autre giga-institution sociale responsable de la ségrégation des noirs aux USA : la justice.

That I’m down with the capital C-P-T

Que je suis en phase avec la capitale C-P-T

To be down with, ça veut dire être d’accord avec, en harmonie avec. Mais là, il y a en plus une forme d’écho, de double sens : to be down, ça veut dire être déprimé, être au plus bas, et donc to be down with C-P-T, ça veut dire être dans la même déprime que les autres habitants de Compton, ville misérable et violente. Enfin, on peut entendre I’m done with the capital C-P-T, j’en ai fini avec la capitale C-P-T. Dans tous les cas, on entend que le rappeur fait corps avec sa ville, même dans l’adversité. Il représente !

Boy, you can’t fuck with me

Petit, tu peux pas déconner avec moi

Boy : il nous traite de garçons, donc c’est lui l’homme adulte ; on verra plus tard les rappeuses nous traiter de la même manière, nous appellant “boy”, garçon, ou “girl”, fille, en tout cas refusant de nous reconnaître comme des adultes, se réservant ce rôle de pouvoir, prestige, savoir, sagesse. Revanche des gamins humiliés par des adultes méprisants…

You can’t fuck with me : encore une menace.

So when I’m in your neighborhood, you better duck

Alors quand je suis dans ton coin ferme ta gueule

En l’occurrence, en tant que chanteur, diffusé à distance, arrivant donc forcément dans nos coins, son conseil sonne logique, puisque c’est bien lui qui chante et nous qui écoutons en fermant nos gueules.

‘Cause Ice Cube is crazy as fuck

Parce que Glaçon est carrément cinglé

Le rappeur boucle sa boucle en revenant sur sa “folie” qu’il avait annoncée dès le premier vers.

As I leave, believe I’m stompin’

Quand je pars, crois bien que j’écrase tout

Le vers anglais sonne particulièrement bien, avec un joli effet de double rime, entre leave et believe juste après, puis I’m et stompin, ce qui fait un autre joli effet d’imitation de l’action par les sons, deux coups et deux coups, comme quelqu’un qui partirait en piétinant, en appuyant pour faire du bruit.

But when I come back boy, I’m coming straight outta Compton

(Compton Compton Compton)

Mais quand je reviens, petit, je suis tout droit sorti de Compton

Du coup on a là un autre effet, de sens cet fois, puisque les vers décrivent un aller puis un retour. Là encore c’est élégant et logique – le gangster qui se dit fou n’a pas l’air si fou, stylistiquement parlant. Normal, c’est un nègre stylé…

 

Interlude – Eazy E (MC Ren)

Eazy E : Yo, Ren!

MC Ren : (Whassup?)

Qu’est qu’y’a ?

Eazy E : Tell ‘em where you from!

Dis-leur d’où tu viens !

Ces passages parlés contribuent à l’ambiance – des gangsters qui s’interpellent – et font écho à l’intro de Dre à propos du savoir de la rue, le street knowledge.

On y voit aussi à nouveau s’exprimer le côté intrinsèquement collectif, solidaire, fraternel, du gangsta-rap.

 

Couplet 2 – MC Ren

Straight outta Compton, another crazy ass nigga

Tout droit sorti de Compton, un autre négro barjot

Straight outta Compton : c’est donc la deuxième anaphore (construction répétitive) qui sert de point de repère identitaire.

Another crazy ass nigga : bien, voilà donc un autre personnage, qui fait comme le précédent : il se présente. Ses caractéristiques sont remarquables, il se dit :

  • Another : juste un autre, comme s’ils étaient un peu tous pareils… et ceci est encore une fois la séquelle du regard des blancs, pour qui c’est toujours un peu la même tête d’esclave sans tête.
  • Crazy : bien, à ce rythme l’asile de Compton va vite se remplir avec les membres de N.W.A. à soigner d’urgence.
  • Ass : ça se marie avec les termes voisins, crazy ass, un fou, et ass nigga, un négro de merde, en gros, un cul de nègre. Quelqu’un qui semble peu désirable, décrit comme ça…
  • Nigga : donc, il est nigga, nigger, nègre, réapproprié au sein du ghetto en mauvais anglais, nigga.

Quand on fait la somme de cet auto-portrait, on y voit clairement un Anti-Héros thématique. Un Héros honorable de l’Amérique de 1988 serait blanc, il aurait droit à une identité distincte, à une reconnaissance personnelle, il ne serait pas vu de derrière ni regardé de manière dégradante. En fait, cet Anti-Héros est une sorte de caricature qu’une victime de racisme renvoie à ses agresseurs.

More punks I smoke, yo, my rep gets bigger

Plus je fume de taches, plus ma réputation grandit

Bien, la victime de racisme a eu vite fait de se rebeller, c’est dit d’une manière fulgurante par l’absence de transition, l’ellipse pourtant logique entre ces deux vers. Négro sans identité, il s’est fait reconnaitre comme tueur. Il s’affirme donc aussi dangereux qu’Ice Cube précédemment. Ce qui ajoute à la tension dramatique : on avait un gangster hostile sur le dos, maintenant on en a deux. Youpi, dansons…

I’m a bad motherfucker, and you know this

Je suis un méchant fils de pute, et tu le sais

I’m a bad motherfucker : la chanson observe un strict parallèle entre les deux rappeurs, les deux sont crazy, les deux sont motherfucker. Mais lui a un truc en plus, c’est un bad motherfucker.

You know this : on est encore dans le thème du savoir (street knowledge) et de l’éducation – cette fois le prof s’appelle MC Ren, il va nous faire la leçon d’aujourd’hui !

But the pussy-ass niggas won’t show this

Mais les négros tapettes feront semblant de rien

Il existe donc dans le monde quelque chose qui s’appelle pussy-ass nigga, littéralement un négro chatte-cul. En fait, il semble bien que ceci soit une image poétique, où le négro aurait le cul similaire à une chatte, il s’agirait donc d’un nigga homosexuel. Et cela, les gay niggas, c’est l’antithèse du bon nigga, et surtout du Super Nigga qu’est le gangsta : c’est un Homme Viril, putain de conformiste, bref, un véritable agresseur sexiste masculin.

But I don’t give a fuck, I’ma make my snaps

Mais j’en ai rien à foutre, j’vais faire mes trucs

Donc, il est un bad motherfucker, il sait qu’on le sait, mais si on est un pussy-ass nigga on refuse malheureusement de le reconnaître, mais il s’en fout. Voilà une argumentation bien finaude, scandée par les But, but, et qui va continuer à en chaîner les liens logiques dans les vers suivants : if not, just, and. MC Ren est prof de logique.

If not from the records, from jacking or craps

Pas sortis de mon casier, ni pour vol ni aux dés

If not from the records : petite blague par auto-dérision, le terme “the records” est à nouveau à double sens, signifiant à la fois casier judiciaire, et disque musical. Donc en gros il veut dire qu’il va faire ses trucs, ses affaires, et si c’est pas dans ses albums, ce sera au moins dans son casier judiciaire…

Jacking : c’est le vol à la tire, notamment le car-jacking, vol de voitures.

Craps : c’est un jeu de dés et d’argent, populaire dans le ghetto. On verra Ice Cube y jouer encore 4 ans plus tard dans son tube IT WAS A GOOD DAY.

Just like burglary, the definition is jacking

Mais juste genre cambriolage, la définition est “jacking”

The definition : on est encore une fois dans le thème de l’enseignement, le prof donne les définitions.

And when I’m legally armed it’s called packing

Et quand je suis légalement armé ça s’appelle “packing”

Donc il est prof de droit pénal aussi, il connait bien les crimes et délits, il nous enseigne sa terminologie.

Shoot a motherfucker in a minute

Buter un fils de pute d’ici une minute

Hop, on passe direct aux travaux pratiques. C’est rapide.

Brusque contraste entre les deux vers, l’un est discursif, il parle de manière savante, l’autre est purement expressif, c’est une menace en pleine face. L’artiste montre par-là qu’il a du brio, de l’agileté.

I find a good piece of pussy and go up in it

Je me trouve un bon bout de chatte et je l’enfile en entier

Alors, voilà un nigga veinard. Il bute un motherfucker en une minute, et l’instant d’après il tombe comme par magie sur un good piece of pussy, un bon morceau de chatte. Il fait bon vivre, à Compton.

Et donc, que fait-il dans son bout de chatte miraculeux ? Il go up in it, il monte dedans en entier, ou l’enfile en entier.

En fait, il s’agit là, semble-t-il, de deux affirmations de virilité assez basiques.

So if you’re at a show in the front row

Donc si t’es dans le show au premier rang

Adresse directe au public, à nouveau. Cela participe à la force émotionnelle de la chanson, le public se fait régulièrement interpeller. Sur scène, ça chauffe la salle en provoquant les gens à assumer leur hostilité.

Le lien logique, So, donc, fait un effet a posteriori par rapport aux deux vers précédents, dont on observait qu’ils étaient arrivés dans une brusque rupture d’avec le vers d’avant. Ce So montre qu’ils n’étaient pas seuls, ils formaient la prémisse dans un raisonnement logique.

I’ma call you a bitch or dirty-ass ho

Je vais t’appeler salope ou sale pute au sale cul

Quelle belle alternative. En fait il s’agit d’être offensif, puis super offensif, donc on dit un gros mot, puis une formule pire.

Bitch : ce terme exécrable est un des plus utilisés de la chanson anglophone ces 30 dernières années, à cause de ces utilisations dans le rap. “Salope”. Rappelons ce que ça veut dire : ça veut dire qu’on reproche à une femme d’être sexuelle, d’aimer le sexe, de jouir du sexe. Et rappelons ce que ça vaut : cette misogynie antisexuelle des hommes sexistes, c’est juste de la merde en container, qui va vraiment encourager tout un tas d’auditeurs mâles, des plus primitifs aux plus sophistiqués, à trouver la violence misogyne plutôt cool. Comment un homme peut-il être bête au point d’insulter le plaisir de sa propre mère, de sa propre partenaire sexuelle, de toutes les femmes qu’il apprécie ou désire, de la moitié de l’humanité depuis les origines ? C’est d’une bêtise sans nom et le prof en la matière, ici, c’est encore MC Ren, yo !

Bitch : mais attendez, cette bitch, cette salope, en fait, ce n’est pas une femme, puisque c’est le public, et que pour un homme sexiste, le public par défaut sera masculin. Cette salope, c’est donc le public masculin. Par déduction, ça ne peut être une salope que si c’est un homme féminisé, donc en fait, dans l’imaginaire du sexiste moyen, c’est un homme homosexuel. Voilà ce que veut dire ce bitch, en fait. C’est une injure homophobe par attribution misogyne de la qualité “féminin” à un homme, en vue de le dé-viriliser. Elle vient du même paquebot que l’autre, c’était le container d’à côté, une grosse livraison de merde en provenance du pays des hommes virils. You’re just macho bitches.

You’ll probably get mad like a bitch is supposed to

Tu vas probablement devenir dingue comme une salope est censée faire

Ce vers force l’identification entre le public et cette salope méprisée et dingue.

Il précise aussi les intentions du poète, qui est également psychiatre : il veut nous rendre fous de rage.

But that shows me, slut, you’re composed to

Mais ça me montre, garce, que tu appartiens à

But : encore une fois un lien logique, l’argumentaire continue. Le rappeur ne cherche pas particulièrement à raconter, il veut prouver.

That shows : cela montre, ce qui nous montre une fois de plus que le genre du texte est du type “exposé en classe”, il est dans une logique argumentative, il donne des exemples, il fait des démonstrations, il exhibe des preuves.

Slut : salope toi-même.

A crazy motherfucker from the street

Un putain de taré de la rue

Hop, on recolle ici les éléments majeurs de l’auto-portrait du gangsta-type.

Attitude legit, ‘cause I’m tearing up shit

Attitude authentique, parce que je déchire

Attitude legit’ : comme valeur, on retrouvera l’authenticité partout dans les courants rap. Un vrai rappeur vient de la rue et doit le prouver. A l’inverse, les paroles s’en prennent fréquemment aux faux rappeurs ainsi qu’aux mauvais. Legit vient de légitimate, légitime, qui s’applique aux objets de marque notamment, on a des legit Nike, des Nike authentiques, pas de la contrefaçon chinoise tombée du camion. L’attitude des N.W.A. est legit parce qu’elle vient des rues et parce que ses rappeurs déchirent vraiment, authentiquement.

MC Ren controls the automatic

MC Ren contrôle l’automatique

L’artiste signe son auto-portrait – jusqu’ici il avait gardé l’anonymat en se désignant comme another crazy ass nigga. Là, on sait que c’est MC Ren. MC, veut dire Master of Ceremonies, le nom du speaker dans les spectacles disco, devenu nom des rappeurs qui, eux aussi, parlent sur fond musical.

controls the automatic : l’arme automatique, mais puisque cette arme est passée sous silence, le contrôle semble contrôler tout ce qui pourrait être automatique, ce qui sonne plus ambitieux, plus désirable, plus fort.

For any dumb motherfucker that starts static

Pour tous les crétins de fils de pute qui commencent statique

Dumb : le prof est sévère, n’aime pas les motherfucker idiots.

Le prof définit ce qu’est un motherfucker idiot : c’est quelqu’un qui commence statique. En effet, on se dit que ça ne pourra pas avancer de cette manière. Pas con !

Not the right hand, ‘cause I’m the hand itself

Pas de la bonne main car je suis la main elle-même

Jeu de mots : not the right hand veut dire à la fois “pas de la bonne main” (right, bonne, s’oppose à wrong, mauvaise) et “pas de la main droite” (right, droite, s’oppose à left, gauche).

Toute l’expression sonne comme une nouvelle affirmation de puissance, renforcée par la négation rendue double par le double sens, mais entachée de paradoxe : je ne suis pas la bonne main, je ne suis pas la main droite (la plus noble), mais je suis, en entier, la main… qui saisit une arme dans le vers suivant. Il y a là un étrange, surréaliste mais chouette effet de zoom mental sur cette main…

Every time I pull an AK off the shelf

Chaque fois que je décroche un AK de l’étagère

Donc, voilà, c’est le genre de gars qui décroche souvent son AK de l’étagère de sa main droite. Caractérisation du personnage comme gangster.

Juste, au passage: est-ce qu’on pourrait imaginer ce vers chanté devant un public américain par Franck Sinatra, Lou Reed, Madonna, sur une chouette mélodie ? Même les Sex Pistolets n’avaient que des pistolets. NWA l’a fait. Les gens n’en croyaient pas leurs oreilles.

The security is maximum, and that’s a law

Sécurité maximum, c’est la loi

Non seulement il joue au cow-boy mais en plus il parodie le shériff.

R-E-N spells Ren, but I’m raw

R-E-N s’écrit Ren, mais je suis direct

Hop, t’avais pas encore fait ta dictée. Si tu comprends pas c’est pas grave, t’es probablement un motherfucker idiot, dit crûment – raw.

But : encore une structure d’argumentation logique.

See, ‘cause I’m the motherfucking villain

Tu vois, parce que je suis un putain de méchant

’cause : même remarque, Ren est logicien, il expose les causes et les conséquences.

villain : ce terme est intéressant. Il vient du mot d’ancien français villain, qui dans la société de l’époque, au moyen-âge, signifie habitant de la ville, de la ville et non pas du château où vivent les nobles. Aux Etats-Unis, ce sens féodal ne veut plus rien dire, mais villain garde le sens d’urbain exclus du vrai pouvoir, loin des palais des riches et des nobles. C’est la situation de Compton, petite ville noire, près de la grande L.A., près de l’Hollywood des blancs qui fait rêver le monde.

The definition is clear, you’re the witness of a killin’

La définition est claire, tu es témoin d’un massacre

Le cours continue, définition.

Witness : encore le thème du cours, cette fois de police criminelle.

C’est un massacre, puisqu’ils sont déjà deux à nous tuer régulièrement.

That’s taking place without a clue

Qui se déroule sans laisser de traces

Without a clue, parce que le son s’efface aussitôt… la musique est un crime qui ne laisse pas de preuves exploitables.

And once you’re on the scope, your ass is through

Et quand t’es dans le champ, t’en prends plein le cul

Adresse directe au public, à nouveau.

Your ass is through : ça veut dire tu te fais transpercer, mais aussi ton cul se fait traverser, quelque chose passe à travers, bref, tu te fais enculer. Donc soit c’est une agression soit c’est un viol…

Look, you might take it as a trip

Regarde, tu prends ptet ça pour un trip

L’expression a plusieurs sens :

  • To take a trip, c’est partir en voyage, genre tu te crois parti en croisière ou bien ?
  • To take a trip, c’est aussi gober un acide, prendre une drogue.

But a nigga like Ren is on a gangsta tip

Mais un négro comme Ren est sur une liste de gangsters

But : encore, encore cette logique obsédante. Pour le rappeur il faut tout expliquer, justifier, argumenter, imposer son discours.

Donc, ce vers dit qu’il faut craindre Ren puisqu’il est membre d’un gang, fort d’une force collective.

Straight outta Compton

Tout droit sortis de Compton

Ce vers joue deux fois, c’est le gangsta tip qui est tout droit sorti de Compton, et c’est aussi MC Ren qui crie sa dernière revendication identitaire, bouclant la boucle, revenant au point de rendez-vous.

(Compton Compton Compton)

(Straight outta Compton)

 

Interlude – Dr. Dre

Dr Dre : Eazy is his name, and the boy is coming…

Eazy (“facile”) est son nom, et voilà le garçon…

The boy : euphémisme, Dre présente Eazy de manière plaisante comme un garçon, alors qu’il sait qu’on va voir qu’il s’agit d’un sacré bad motherfucker ass nigga lui aussi.

 

Couplet 3 – Eazy E

…Straight outta Compton

Tout droit sorti de Compton

Vraiment, ce truc marche bien, c’est une excellente idée, à la fois titre artistique et signature sociale, slogan politique et repère géographique et symbolique, cette anaphore en “Straight outta Compton” cumule les fonctions et marche du tonnerre.

Is a brother that’ll smother your mother

Est ce frère qui va étouffer ta mère

A brother, un frère, c’est ce qu’on dit dans la communauté noire pour considérer quelqu’un qui partage les mêmes conditions de vie.

Et donc, ce frère va étouffer ta mère. Les précédents étaient des motherfuckers, ils avaient baisé la leur. Le rap n’aime pas les mamans ? Plus tard, avec sa chanson MAMA, Tupac essaiera d’arranger les choses. En France, Sexion d’assaut aussi dans son morceau AVANT QU’ELLE PARTE

And make your sister think I love her

Et faire croire à ta soeur qu’il l’aime

On ne sait pas encore qui est ce rappeur qui dit ces paroles, mais il n’a pas l’air de nous aimer, ni notre famille.

Dangerous motherfucker raising hell

Dangereux fils de pute qui déchaîne l’enfer

Ah voilà. C’est un troisième motherfucker, en fait. Et celui-ci a deux qualités nouvelles, il est dangereux, et il soulève l’enfer – un peu comme s’il avait des pouvoirs surnaturels, d’outre-tombe.

And if I ever get caught, I make bail

Et si je me fais choper je paierai ma caution

ça tombe bien, étant dealer, Eazy-E a été le premier financier de N.W.A…

See, I don’t give a fuck, that’s the problem

Tu vois j’en ai rien à foutre, c’est tout le problème

Eazy-E s’impose dans un style assez différent des deux précédents. Ice Cube s’imposait comme expert en meurtre. Ren jouait le sérieux, le prof tyrannique et méprisant. Eazy-E la joue super cool, dilettante, relativement indifférent aux affaires du monde. On voit tout de suite qu’il est eazy, facile, coulant.

I see a motherfucking cop, I don’t dodge him

Je vois un nique-sa-mère de flic, je l’évite pas

Alors, les flics sont motherfucking aussi, décidément c’est comme une épidémie d’inceste…

Et donc, notre Eric-le-facile n’évite pas les flics, car il n’en a rien à foutre.

But I’m smart, lay low, creep a while

Mais je suis malin, au sol, je fais l’pauvre gars

But : regardez, ce “mais” va se répéter encore deux fois. Finalement, Eazy-E aussi argumente, vient prouver ce qu’il dit.

Smart : on retrouve le refus d’être idiot, ces chanteurs veulent que leur intelligence soit reconnue.

And when I see a punk pass, I smile

Et quand je vois passer une tache je souris

Voilà un exemple d’attitude de Nigga Wit Attitude.

To me it’s kinda funny, the attitude showing a nigga driving

Pour moi c’est marrant, l’attitude d’un négro qui roule

Il enchaîne sur sa bonne humeur, son attitude souriante, qui pourrait sembler sympathique mais quelque part sonne encore plus menaçante, car potentiellement sadique, une bonne humeur de psychopathe.

But don’t know where the fuck he’s going, just rolling

Qui ne sait pas où il va, mais qui roule

But : ce “mais” est marrant parce qu’il n’est même pas nécessaire. Rien n’oppose l’idée de conduire à l’idée de ne pas savoir où on va, les deux sont compatibles, du coup ce “mais” sonne parasite, comme si Ezay tenait vraiment à rajouter de l’opposition mais quand il n’y en a pas. Cela souligne sa tournure d’esprit confrontationnelle.

Looking for the one they call Eazy

Cherchant celui qu’on appelle Eazy

C’est évidemment un joli effet de narration, cocasse, qu’Eazy nous raconte comment un autre nigga est à la recherche d’Eazy. C’est comme une ruse de trickster, ce personnage farceur des contes traditionnels. Et cela prouve qu’Eazy est smart, malin, intelligent, rusé.

But here’s a flash, they’ll never seize me

Mais flash info, ils m’attrapperont jamais

Être insaisissable, c’est une autre caractéristique de type trickster, ne plus obéïr aux lois physiques ordinaires, échapper au réel.

Ruthless, never seen, like a shadow in the dark

Impitoyable, jamais vu, comme une ombre dans le noir

Ruthless : le rappeur fait de la pub à son label, Ruthless.

Never seen : thème de l’invisibilité, qui magnifie la réalité : l’anonymat d’un énième citoyen du ghetto…

Like a shadow in the dark : comme une ombre, ce qui colle avec never seen, et illustre son anonymat de noir sur fond noir.

C’est un des seuls passages poétiques de la chanson, qui aurait pu être écrit par un auteur normal. ça sonne littéraire, d’un registre élevé, exempt de tout motherfucking nigga ass. Comme quoi quand il veut le petit Eric, il peut écrire BIEN. Le problème est qu’il veut très rarement.

Except when I unload

Sauf quand je décharge

Et bien sûr décharger ici a deux sens, comme d’habitude. Lil’ Eric duz it 2 wayz. (Décharger son flingue ou décharger son sexe, évidemment.)

You see a spark and jump over hesitation

Tu vois une étincelle et saute d’hésitation

You : adresse directe au public.

Même procédé stylistique qu’Ice Cube quand il décrivait la cause et l’effet, presser la détente et tracter les cadavres. Répétition d’un saisissant raccourci visuel. ça ne vous rappelle rien ? Moi si, évidemment : les ralentis, dans les westerns, sur les tireurs qui dégaînent ! Mine de rien on reste en Californie sur ces terres de cow-boys que le public mondial connait depuis un siècle de cinéma propagandiste.

And hear the scream of the one who got the lead penetration

Et entends le cri de celui qui a reçu la principale pénétration

The lead penetration sonne bien ambigu… dans les parages de “I unload”, ça sonne évidemment sexuel. Pourtant, ça parle de la pénétration d’une balle dans ton corps, gentil public.

Feel a little gust of wind and I’m jetting

Tu sens une petite brise et moi je m’envole en jet

Joli parallèle à nouveau, en écho à la figure précédente, en plus ! Le souffle de la balle mène Eazy tout droit vers son jet, il est comme le speedy Gonzalez du crime, te tuant et fuyant de manière grandiose d’un même mouvement léger, trop facile, too eazy

Jetting, c’est prendre son jet, donc en avoir un, être un riche homme d’affaire, modèle social n°1 au pays du capitalisme. Eazy s’affiche donc comme un jet-setter du ghetto, il en jette aussi.

But leave a memory no one’ll be forgetting

En laissant un souvenir que personne n’oubliera

Voilà, il est soucieux de son image, assez coquet finalement, et comme tout homme viril qui se respecte, il veut être un Grand Homme et marquer l’Histoire de son empreinte. Quitte à finir dans des fichiers criminels.

So what about the bitch who got shot? Fuck her!

Et alors, cette salope qui s’est fait buter ? Je l’emmerde !

Ah, effet narratif ! Il a été très vite, trop dilettante, il revient en arrière pour nous faire remarquer qu’il a laissé une victime, une salope bien sûr, qui s’est fait buter. Eh bien, il ne s’en soucie pas.

Tiens, faisons une pause. En fait, Eric Wright, aka Eazy-E, a dit la même chose quand le délicat Dr Dre a tabassé une journaliste. Il a déclaré, à la télé, qu’on s’en foutait. Des décennies plus tard, Dre a formulé publiquement des regrets qui sonnaient moyennement sincères. Bref, ici, la misogynie des paroles est vraiment, comme va le dire Eric dans deux vers, autobiographique. On a là de vrais hommes sexistes. Je dis ça, je dis rien, hein… C’est sans doute une super idée d’imiter des connards d’agresseurs de femmes, hein collègue auteur ?

You think I give a damn about a bitch? I ain’t a sucker

Tu crois que j’en ai queq’chose à fout’ d’une salope ? chuis pas un suceur

Eric, attends, si jamais tu pouvais t’arrêter de déconner deux secondes. Tu peux nous faire une autre chanson qui expliquerait en quoi seuls les suckers en auraient quelque chose à foutre d’une bitch, genre, ta mère ou leurs amies ou leur fille ?

Ok, nan, tu peux pas, parce que t’es mort.

Et t’es mort, Eric, en 1995, à 30 ans, tué par le plus grand gangster de l’époque à savoir le SIDA, qui a tué tellement plus de niggas que tout ton crew et tout Compton réuni, en dévastant simultanément les amours de tous tes amis gays.

This is an autobiography of the E

Ceci est une autobiographie du E

Oui, voilà. R.I.P., E.

And if you ever fuck with me

Et si jamais tu déconnes avec moi

Never ever, Eric… pas sans capote en tout cas !! 😉

You’ll get taken by a stupid dope brother who will smother

Tu vas mourir étouffé par un stupide frère de came qui va étouffer

Stupid : echo à “don’t make me act like a motherfucking fool”.

Brother : répétition et thème de la fraternité.

Word to the motherfucker, straight outta Compton

Parole de motherfucker, tout droit sorti de Compton

Hop, dernier passage de la structure identitaire en anaphore/épiphore.

(Compton Compton Compton)

(Straight outta Compton)

Outro

Damn, that shit was dope!

Putain, c’était de la sacrée came !

De même que le morceau s’était ouvert sur une intro vocale, de même il se referme. On nous annonçait qu’on allait assister à la force du savoir de la rue, et on conclut pour nous que c’était de la bonne came. Logique !

Synthèse

On pourrait se demander : d’où vient le succès d’une telle chanson ?

Le public de 1988 et ensuite a bien dû se poser la question quelques fois… surtout les gens qui détestent le rap !

D’un point de vue artistique et littéraire, on pourrait également se demander : avec toute l’offre littéraire de grande qualité disponible à l’époque, avec toutes ces jolies paroles de chanson dans les autres courants musicaux, comment se fait-il que ces paroles issues d’artistes de la rue, d’illettrés sortis précocement du système scolaire, d’auteurs qui se représentent eux-mêmes en délinquants et criminels, agresseurs, violeurs, voleurs, d’auteurs qui osent même s’en prendre directement et répétititvement à leur propre public, jusqu’à le menacer de mort, comment se fait-il que ces paroles et cette chanson aient séduit le public plus fort et plus longtemps que 10 000 autres cent fois plus correctes, plus normales, plus respectueuses, plus gentilles ?

Déjà, faisons remarquer qu’aucun texte n’existe sans public. Ecrire est forcément un acte de communication, et écrire sans public ce n’est pas écrire artistiquement parlant. Donc à la limite, un texte magnifique mais sans public n’est pas un texte, tandis qu’un texte médiocre ayant trouvé un public énorme, est un vrai texte.

Or cette chanson a d’abord largement touché le public qui était la cible du groupe, peu ambitieux au départ : les ghettos noirs et latinos, les villes dangereuses notamment en Californie. Ce phénomène-ci est facile à comprendre, puisque les auteurs se présentent comme les mâles dominants de leur communauté, il est donc logique qu’ils aient du succès chez des gens qui connaissent les mêmes conditions de vie, parlent de la même manière spéciale, bien différente de l’anglais politiquement correct qu’est l’anglais des WASP (white anglo-saxon protestant, qui sont depuis toujours la catégorie sociale de référence de la société des Etats-Unis).

Mais étrangement, et à la surprise des membres de N.W.A., la chanson a trouvé un public largement au-delà des niggas de Compton, chez les blancs d’Amérique et même chez les européens et les asiatiques, par exemple dans les banlieues françaises et même dans les médias mainstream comme la télé.

Alors, pourquoi est-ce une bonne chanson ?

  • Ecrite en argot, elle refuse en partie la compréhension à son public, ce qui est une manière paradoxale mais maline d’en exciter la curiosité.
  • En agressant son public, en faisant du chanteur un tueur, les auteurs ont un impact émotionnel très intense, que le public connait déjà largement dans l’audiovisuel – on a tou-te-s vu des milliers de scènes violentes au cinéma et à la télé – mais encore rarement en musique, avec une sorte d’effet de réel plus prononcé.
  • Ecrite par des opprimés représentatifs de millions d’autres, et attaquant ostensiblement les symboles d’autorité de la société dominante – son langage, son éducation, sa justice, son urbanisme, sa police, sa morale… – la chanson parle forcément à cette majorité dominante, qui y réagit même si elle ne l’aime pas. En l’occurrence, les opposants et manifestants anti-N.W.A. (des moralistes, des chrétiens…) ont beaucoup contribué, malheureusement pour eux, à faire la pub de ce groupe scandaleux, en en faisant le symbole de ce qu’il faudrait censurer, ce qui a amené des membres du Congrès à défendre les paroles du groupe au nom de la liberté d’expression.
  • Même si elle montre peu de culture littéraire, la chanson repose sur des bases solides : ces personnages de tueurs violents sont déjà populaires dans la culture mainstream, par exemple dans les films de policiers et de voyous (LES INCORRUPTIBLES, MEAN STREETS, SCARFACE, LE PARRAIN…) ou les polars (James Ellroy…) La chanson vient donner une nouvelle voix à un personnage archétypique déjà bien connu du public, une valeur sûre : le criminel.

Techniquement, artistiquement, la chanson a des qualités et des défauts :

  • sa narration est rudimentaire, on pourrait faire largement plus dramatique que ces auto-portraits taillés à la serpe sans véritable histoire : chaque personnage entre sur scène pour ne dire au fond qu’une seule chose, “je suis un tueur, crains-moi” : c’est fort, mais c’est pauvre
  • son discours est relativement décousu, construit de manière peu solide avec des liens logiques primaires – mais la force de l’émotion (peur esthétisée ou jubilation sadique) remplace celle des idées
  • pourtant, sa structure est très claire : il s’agit de trois personnages tueurs qui prennent la parole tour à tour, d’une manière surprenante, originale, mémorable, montrant leur éloquence, leur style, leur humour
  • de même, la reprise multi-fonctions des mots “Straight Outta Compton” comme fin de couplet et comme refrain à la fois marche très bien, et retrouve une forme de transition qu’on trouve dans les meilleures traditions poétiques
  • et puis, cette langue est belle, même avec tous ces mots crus et toutes ces menaces, les auteurs jouent de nombreuses fois avec les sonorités, les rimes, les figures de style, ils se présentent comme des voyous brutaux mais sont aussi stylés que leur nom le promettait !

Donc finalement, c’est vrai, c’est un attentat, c’est vrai, c’est un peu brut, mais oui aussi, c’était mémorable et ça gagnait à être connu. Car avec cette chanson-phare d’un album devenu légendaire, c’est toute une partie du hip-hop qui va prendre, pour longtemps, la voie d’un nouveau genre : le Gangsta rap.

Chanson Gangsta-rap
PDF, 135 pages
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