La tension dramatique, un outil pour créer des intrigues fortes

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Tension dramatique
La tension dramatique est comme la tension électrique : c’est l’énergie qui fait tourner le récit.

Ecrire une histoire sans queue ni tête, sans temps forts, émotionnellement plate, structurellement brouillonne, avec des personnages faibles et incohérents, est très facile : on prend une feuille, on écrit n’importe quoi, sans plan ni préparation, et voilà, c’est prêt – bon à jeter la plupart du temps.

Par contre, écrire une histoire de haute qualité, fortement structurée, lourde de sens, riche en émotion, avec des personnages forts et cohérents, et gardant le public intéressé et attentif, est un processus créatif difficile, dès lors qu’on écrit avec l’ambition de voir cette histoire diffusée à un large public.

En effet, quel que soit le média – littérature, BD, cinéma, télévision, Internet, spectacle… – la concurrence est rude, les publics connaissent déjà des milliers d’histoires de grande qualité avec lesquelles il est difficile de rivaliser.

Heureusement, il existe un certain nombre de concepts et d’outils pour nous aider en tant qu’auteurs, soit à créer une histoire de qualité, soit à corriger et améliorer une histoire jugée faible.

Dans cet article, après avoir exposé le concept de pronostic sur le site Narration et caféine, je vais vous présenter le concept de tension dramatique, et vous montrer quelques manières de l’utiliser à des fins créatives.

Mais d’abord, un rappel des fondamentaux de l’écriture narrative.

L’histoire, l’intrigue et les personnages

Une histoire est un mélange d’intrigues.

Une intrigue est une série de situations et d’actions liées à un personnage principal (le Héros de cette intrigue) doté d’un but (une quête, une mission, un problème à résoudre, un désir à assouvir etc).

Le but doit être important – au moins du point de vue du personnage – sans quoi il ne peut pas y avoir d’identification du public au personnage, donc pas d’adhésion, pas d’implication du public dans l’histoire.

Le but doit également être difficile à atteindre – difficile, relativement aux forces et aux faiblesses de ce personnage-là précisément – sans quoi il n’y a pas d’intrigue (le but serait aussitôt atteint, l’intrigue serait aussitôt résolue) – mais pas impossible non plus – sinon même problème, cela tuerait l’intrigue.

Dans une intrigue complexe, le Héros n’est pas le seul à être concerné par le but.

Le but est contredit ou empêché par au moins un autre personnage, l’Antagoniste – qui soit veut le but à la place du Héros dans une logique de rivalité (par exemple, deux parents se battent pour obtenir la garde de leur enfant), soit veut empêcher le Héros d’atteindre le but (par ex, le serial-killer veut tuer des gens et le policier veut l’arrêter).

Dans cette logique d’antagonisme, d’autres personnages se liguent aux deux personnages principaux et finissent par constituer des sortes d’équipes antagonistes.

Ce cadre théorique étant posé, voyons en quoi le concept de tension dramatique peut nous aider à écrire de meilleures histoires.

La tension dramatique

La tension dramatique est une sorte d’énergie abstraite, ressentie par le public quand il constate des changements importants dans une intrigue.

Par exemple, posons les bases d’une intrigue criminelle / policière :

  • On sait qu’un serial-killer rôde en ville et tue des enfants
  • On voit qu’un inspecteur est mandaté pour trouver le criminel et faire cesser les meurtres

Bien, donc cela nous donne ces éléments :

  • Héros, le policier
  • Antagoniste, le serial-killer
  • But du Héros : arrêter le serial-killer
  • But de l’Antagoniste : continuer à tuer sans se faire arrêter

Maintenant, admettons qu’on voie ensuite ces scènes : que changent-elles à la tension dramatique ?

  • Scène où le policier déjeune avec un collègue, et discute de ses problèmes relationnels avec sa femme
    • Aucun changement à la tension dramatique. Cette discussion n’a aucun impact sur le but du Héros ni sur la suite de l’intrigue.
  • Scène où le policier déjeune avec un collègue, raconte qu’il est passionné de profiling, formule des hypothèses – que le public sait justes – sur l’identité du criminel, et expose un plan crédible pour le piéger
    • La tension dramatique monte, car le Héros semble bien parti pour atteindre son but
  • Scène qui montre un square vide
    • Aucun changement à la tension dramatique.
  • Scène qui montre un square, rempli d’enfants qui jouent
    • La tension dramatique monte, car un élément du but de l’Antagoniste est concerné ; mais elle ne monte pas beaucoup tant qu’on ne montre pas que le criminel rôde dans les parages et qu’un nouveau crime est imminent.
  • Scène qui montre un square, rempli d’enfants qui jouent, avec le criminel, assis sur un banc, qui les observe puis qui parle à l’un d’entre eux
    • La tension dramatique monte plus que dans la situation précédente, car l’Antagoniste semble plus proche de son but.
  • Scène qui montre la même chose que la scène précédente, avec le policier qui observe le criminel depuis un immeuble
    • La tension monte encore plus que dans la scène précédente puisque cette fois, les 2 personnages principaux semblent proches d’atteindre leur but
  • Suite de la scène précédente : le criminel réussit à isoler un enfant et commence à partir avec lui, alors le policier s’élance à sa poursuite ; quand le criminel s’en aperçoit, il prend la fuite et après une minute de course-poursuite, il disparait
    • La tension grimpe fortement au cours de la scène, culmine pendant la course-poursuite, et retombe quand l’Antagoniste se retrouve hors de portée du policier

De ce petit exemple, tirons quelques conclusions généralement valides :

  • La tension dramatique monte quand les données fondamentales d’une intrigue changent, notamment quand le but se rapproche
  • La tension dramatique varie en intensité (un peu, beaucoup, énormément) et en direction (elle monte et elle descend)

Ainsi, même si cela reste relativement subjectif, on peut MESURER la tension dramatique : on peut l’évaluer sur une échelle de 0 à 10 par exemple, et lui affecter un signe + ou -. On peut donc dire que telle scène fait changer la tension de +3 ou -1.

La tension dramatique évolue
La tension dramatique évolue

Maintenant qu’on sait précisément ce qu’est la tension dramatique, on voit mieux ce qu’on peut en faire :

Pour créer une intrigue

  • On pose les bases d’une intrigue : définition des personnages principaux (Héros et Antagoniste) et de leurs buts
  • On découpe en étapes le chemin entre la situation initiale et la réponse finale à la question « le but est-il atteint ? »
  • Et on attribue des variations de tension dramatique à ces étapes :
    • Etape 1 : de 0 à +5
    • Etape 2 : de +5 à +2
    • Etape 3 : de +2 à +7
    • etc

On peut donc, dès le départ, construire un profil de tension dramatique, qui fluctue, qui aille crescendo vers un maximum lors de sa résolution finale – avant même de connaître le CONTENU de ces variations de tension dramatique.

Puis, sachant quel niveau de tension on doit obtenir dans telle scène, on n’a plus qu’à élaborer un contenu qui y corresponde.

Cette méthode, si on sait l’appliquer avec rigueur, garantit qu’on produira bien une intrigue cohérente et efficace.

Pour corriger une intrigue

  • Admettons qu’on ait écrit le résumé d’une intrigue sans méthode rigoureuse, et qu’on se rende compte que cette intrigue n’est, au moins par moments, pas assez forte, ou qu’elle stagne, ou qu’elle est forte au début et faible ensuite
  • Dans ce cas on peut en faire le profil de tension dramatique, et voir précisément à quels moments la tension stagne faute d’événements majeurs, ou à quels moments elle ne varie que dans un sens de manière monotone et ennuyeuse, et donc quels moments doivent être réécrits pour en faire monter la tension

Comment faire monter la tension ?

  • Soit on rapproche le Héros, ou l’Antagoniste, de leur but
  • Soit on renforce ou affaiblit l’une ou l’autre équipe
    • Ainsi, si le Héros croyait faire face à un seul personnage hostile, et qu’il se retrouve face à 10, la tension monte car l’Antagoniste est soudain devenu beaucoup plus fort que prévu
    • Ou, si vers la résolution d’une intrigue, les alliés de l’Antagoniste sont éliminés les uns après les autres par le Héros et ses alliés, la tension monte car le Héros se rapproche de la victoire

Le bouquet final

On a vu comment utiliser la tension dramatique à l’échelle d’une seule intrigue.

Mais évidemment, la plupart des histoires sont complexes, c’est-à-dire faites de plusieurs intrigues, découpées en parties et mélangées.

Donc la tension (tout comme le pronostic) doit se gérer aussi à l’échelle du montage général des intrigues.

Imaginez par exemple une histoire faite de 4 intrigues. Ces intrigues seraient construites pour culminer en une convergence générale dans une longue scène finale. Au long du récit, on ferait évoluer les pronostics et les tensions, + / – / + / – / + / – … Quand la tension descend dans une intrigue, elle monte ensuite dans une autre, faisant vivre les montagnes russes au public. Sourdement, la tension moyenne monterait en un lent crescendo. Et à la fin, la scène de convergence verrait le rythme s’accélérer, et les variations de pronostic et de tension s’enchaîner rapidement comme dans une suite d’explosions : bam ! bam ! bam ! BAAAM !

Je ne sais pas du tout de quoi parle cette histoire imaginaire, mais je sais qu’il est possible de la concevoir dès le départ, seulement en termes de tension et de pronostic. Si vous voulez savoir de quoi elle parle, écrivez-la ! 🙂

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