Eminem – Kim, 97′ Bonnie & Clyde, Stan

Songwriting, analyses de chansons en anglais
PDF, 133 pages

Eminem – Kim, 97′ Bonnie & Clyde, Stan Chanter l’amour. Chanter aussi la haine !

Certains, certaines, feront toute leur carrière sur un seul et unique thème.

L’amour, toujours l’amour.

On les entendra donc articuler des I Love You, I Need You, I Want You, I Miss You sur tous les tons, de la supplique au cri orgasmique, de la nostalgie d’une histoire passée à l’espoir d’une passion future.

Mille variantes, toujours un seul thème.

On les verra aussi dépeindre les amants. Il y aura essentiellement Toi (que j’aime) et il y aura aussi Moi (qui t’aime), qui se refléteront l’un l’autre par leurs bons sentiments réciproques.

Bref, tout allait bien dans le monde du lyrisme musical, quand soudain débarqua un rappeur blanc de Détroit, cheveux blonds décolorés, boucle d’oreille de pédé homophobe-et-fier-de-l’être, bave de pitbull aux lèvres.

Ce rappeur-là n’était décidé ni à propulser de la haine pure comme tant d’autres renégats du ghetto avant lui, ni à roucouler des romances pop célébrant l’accouplement politiquement correct de ses compatriotes chrétiens.

Non, celui-là avait d’autres projets : écrire et chanter des chansons d’amour, certes ; mais surtout, les pleurer, les crier, les hurler de rage, les arracher à leurs petits nuages menteurs et les ramener brutalement sur terre, les confronter à la réalité crue des vraies passions humaines, dans toute leur ambivalence. Dès lors il ne pouvait plus s’agir que de chansons d’amour-haine.

97 Bonnie & Clyde, Kim, Stan : 3 histoires liées

ChansonAlbumAnnéeLabel
97′ Bonnie & ClydeThe Slim Shady LP1999Aftermath, Interscope, Web
KimThe Marshall Mathers LP2000Aftermath, Interscope
StanThe Marshall Mathers LP2000Aftermath, Interscope

En trois chansons liées par des thèmes similaires (le crime passionnel) et des personnages en commun (Eminem, Kim, Hailie, ou un jeune père, sa femme et leur fille), Eminem renouvelle profondément le genre auquel il s’attaque.

Résumons brièvement ces trois chansons :

  • 97′ Bonnie & Clyde se présente comme une berceuse criminelle. Un personnage de père, qui est également le narrateur et le chanteur, s’adresse à sa fillette pendant un trajet en voiture. Ils quittent la maison familiale et le père explique à la fille qu’ils emmènent le corps de la mère faire une promenade au lac. Entre les lignes, l’auditeur comprend que le père se débarasse en fait du cadavre de sa femme – mère de sa fille – qu’il vient de tuer.
  • Kim commence également sur un père qui s’adresse à sa fillette, sa « baby girl », avant d’enclencher une violente dispute conjugale où il accuse sa femme de l’avoir trompé dans leur lit. Il emmène sa femme et sa fille en voiture et sa colère monte jusqu’à la rage. Il finit par lui trancher la gorge en l’insultant « bleed, bitch, bleed! » et on l’entend mourir, étouffée dans son sang.
  • Stan s’ouvre sur les lettres qu’envoie un fan à son idole Eminem. Il lui envoie et lui demande d’abord des nouvelles de sa famille et de ses proches.  Dans une seconde lettre, il apparaît énervé et déçu de l’absence de réponse de son rappeur préféré, il lui donne de multiples preuves d’admiration et d’amour, jusqu’au chantage affectif. Dans un troisième message sous forme audio cette fois, Stan sonne très en colère, terriblement aigre : sans réponse d’Eminem, Stan décide de se suicider, il a trop bu, il jette sa voiture depuis un pont dans une rivière alors qu’il a enfermé sa femme dans son coffre et qu’il a sa fille à côté de lui, on les entend se crasher. Finalement, arrive la réponse d’Eminem. Il parle d’abord à Stan comme si de rien n’était, lui donne des conseils et lui demande des nouvelles. Puis il évoque un fait divers vu à la télé, où un fou se jetait d’un pont avec sa femme dans son coffre…  c’était Stan.

A l’écoute de ces trois chansons, on comprend donc que :

  • 97′ Bonnie & Clyde – bien qu’elle soit sortie avant – est la suite narrative directe de l’histoire de Kim ; les deux chansons ont exactement les même personnages, et la toute fin de Kim – sa mort – coïncide exactement avec le tout début de 97′ Bonnie & Clyde – même les bruitages le soulignent.
  • Stan raconte une autre histoire, mais parallèle, elle reflète et reprend les données dramatiques du duo Kim / 97′ Bonnie & Clyde.

Du point de vue de l’auteur, l’écriture d’une trilogie présente plusieurs avantages sur l’écriture d’une chanson unique :

  • C’est plus rare donc plus précieux.
  • C’est aussi plus compliqué donc plus riche de sens – chacune des 3 chansons devient un point d’entrée, un angle de vue sur les deux autres, modulant leur sens, approfondissant leur émotion.

Entrons maintenant dans le détail de l’analyse de chaque chanson, et nous reviendrons plus tard faire la synthèse de tout ce que nous aurons découvert.

Et parce que c’est plus logique ainsi, analysons-les dans l’ordre chronologique de la fiction :

Eminem – Kim, 97′ Bonnie & Clyde, Stan – Synthèse

On a donc montré au fil des analyses comment ces trois chansons se croisent, se connectent, se superposent, d’une manière rare en musique, ce qui ajoute à la qualité et à l’originalité de ces trois textes.

Voyons maintenant d’un peu plus près tout ce que ces trois chansons partagent, puis essayons d’en conclure quelque chose d’utile pour nous autres paroliers/parolières..

Ces chansons jouent avec les genres

En effet elles mélangent chacun divers genres, ce qui les rend plus complexe donc plus intéressantes.

Toutes trois sont autobiographiques, avec d’importantes variations

  • Kim raconte un crime passionnel fictif, mais on sait Eminem assez fou pour avoir vraiment eu parfois l’intention de tuer sa femme, Kim Mathers. Dans les paroles, Eminem se décrit sous son vrai prénom – Marshall – et nomme également leur fille, Hailie. Ces faits sont réels
  • 97′ Bonnie and Clyde poursuit la description post-mortem du même crime passionnel, et nomme à nouveau Hailie par son vrai nom
  • Stan est plus indirect en tant qu’autobiographique puisque cette fois, les éléments de la vraie vie du chanteur sont donnés par le personnage fictif de Stan: Stan lui demande des nouvelles de sa fille, fait le parallèle entre son propre père inconnu et sa mère battue et les parents d’Eminem, et évoque le climat de violence conjugale entre marshall et Kim. L’histoire de Stan elle-même n’est pas vraie, mais les limites semblent ténues

« Kim » et « 97′ Bonnie and Clyde » contiennent des éléments de berceuse

  • Kim, dans son Prologue, et 97′ Bonnie and Clyde en entier

Mais il s’agit d’une nouvelle forme de berceuse, qui intègre un élément totalement contradictoire avec ce genre de « musique pour enfants » : l’ultra-violence.

Dans les trois, et en général dans l’oeuvre d’Eminem, le dialogue est une composante essentielle :

  • Kim est un dialogue entre l’agresseur, Marshall, et la victime, Kim.
  • 97′ Bonnie & Clyde est un dialogue entre le père et sa fille Hailie, qui ponctue chaque vers de son charmant babillage et de ses réponses. Donner un rôle vocal à un bébé dans un dialogue est assez rare dans l’histoire de la musique.
  • Stan appartient au genre plus vaste de la littérature épistolaire, qui est une forme de dialogue dans laquelle chaque intervention est différée de lettre en lettre. Cette littérature épistolaire compte des chefs d’oeuvre mondiaux, par exemple le De natura rerum du latin Lucrece, les Epîtres de Paul, ou les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Avec originalité une fois de plus, le Stan d’Eminem casse une règle du genre en racontant des lettres qui ne trouvent pas leur destinataire, ou trop tard.

Toutes trois sont des histoires criminelles

  • Kim raconte un crime passionnel, 97′ Bonnie and Clyde raconte comment il se débarrasse du corps pour échapper à la justice et continuer à vivre tranquillement avec sa fille aimée
  • Stan raconte exactement le même genre de crime

Toutes trois mettent en scène des motifs similaires, presque des fantasmes ou des obsessions :

  • Le « double homicide et suicide » décrit dans Kim et réalisé dans Stan
  • Se trancher la gorge ou égorger sa femme ou son enfant – dans Kim et dans Stan
  • Tuer sa femme, dans les trois chansons
  • Enfermer l’épouse ou son cadavre dans le coffre de la voiture, dans les trois chansons.

Ainsi se crée un réseau dense de connexions thématiques qui font résonner chaque chanson avec une ou plusieurs autres, parmi les albums The Slim Shady LP et Marshall Mathers LP.

Toutes trois sont des histoires d’amour, même si paradoxales et ambivalentes :

  • Kim est la déclaration d’amour (et de haine…) de Marshall à Kim et réciproquement (tous deux disent « je t’aime » à l’autre)
  • Stan est la déclaration d’amour (puis de haine…) de Stan à Eminem, puis c’est au moins une marque d’affection ou de considération d’Eminem à Stan
  • Et 97′ Bonnie and Clyde est la déclaration d’amour (et seulement d’amour cette fois !) d’Eminem à Hailie, du père à sa fille

Sexisme ou réalisme?

Il est possible qu’une partie significative du public ne reconnaisse pas ces chansons en tant qu’histoires d’amour, les ressentant comme beaucoup trop violentes et haineuses pour mériter cette appellation – en particulier Kim que certaines personnes refusent tout simplement d’écouter. Pourtant, ce qu’Eminem a eu l’énorme audace d’écrire et de chanter est une vraie expression des réalités de l’amour et du couple – il est clair que le « pur amour » sans conflits, sans sentiments mélangés, n’existe pas. La manière dont de nombreuses histoires d’amour s’achèvent dans la déception, la haine, la jalousie, la tristesse, le désespoir, et quelque fois le meurtre, montre qu’Eminem n’a pas tort, même si de nombreuses chansons d’amour préfèrent idéaliser et positiver, mettre en valeur les sentiments nobles (« You’re The One », « Love Me Tender », « My Perfect lover », « I’ll Never Leave You »), et cacher tout le reste sous le tapis.

Une étude du Wall Street Journal  montrait que sur 165,068 meurtres commis aux USA (sans la Floride) entre 2000 et 2010, un total de 15 751 – un peu moins de 10% – sont des crimes entre mari et femme, copain et copine, ex et exe, ou partenaires homos. 1 homicide sur 10 a lieu dans une relation d’amour et non de haine !!

Cela peut nous donner de bonnes idées de thèmes pour des chansons-chocs: il se pourrait qu’on ait de bonnes chances de succès en écrivant sur des sujets interdits, tabous, inabordables, malséants, incorrects, mais réalistes, correspondant à de vrais sujets de société, généralement déniés. Ces trois chansons très noires d’Eminem ont contribué à faire de lui le recordman mondial des ventes de disques dans la décennie 2000 : il a vendu plus de 100 millions d’albums…

Pour finir sur ce thème, on peut se poser la question: est-ce qu’Eminem contribue au sexisme et à la violence contre les femmes, avec des chansons qui décrivent comment des hommes tuent la femme qui partage leur vie ? Ou, en d’autres termes, est-ce que le public peut conclure de ces chansons que tuer sa partenaire est la bonne chose à faire ? On ne le croit pas. Les textes d’Eminem ont le mérite d’être honnêtes dans leur crudité : le chanteur prend le monde à témoin de ses propres pulsions destructrices, et nous laisse voir combien malheureux et perturbé sa violence le fait.

Au lieu de déguiser la réalité comme le fait une bonne partie de la culture populaire et commerciale, au lieu d’esquiver le thème difficile et pénible de la violence contre les femmes, Eminem (fils d’une femme battue) et ses chansons d’amour/haine en font un sujet d’émotion, d’attention, de réflexion et de débat. Ce n’est pas parce qu’on écrit des histoires de meurtres qu’on en commet ou qu’on incite à en commettre, au contraire, le fait de représenter les pulsions avec le pouvoir de l’imagination permet sans doute d’obtenir une sorte d’effet de vaccination : ce qui vous choque en version fictive, vous apprend à mieux gérer la version réelle…

Conclusion

Autobiographie, berceuse, histoire criminelle, histoire d’amour, dialogue, littérature épistolaire: en trois chansons, ce sont pas moins de six genres qui sont convoqués pour structurer ces paroles. Cette densité apparaît phénoménale, exceptionnelle !

Eminem a bien sûr été critique pour la violence, l’hyper-réalisme, la trivialité de ses paroles, comme si toutes ces qualités étaient des défauts. En fait, l’analyse littéraire de ses œuvres montre qu’elles valent bien en qualité nombre d’auteurs reconnus. Il fait des effets plus dramatiques, utilise plus de genres, respecte ET brise plus de règles, que beaucoup d’auteurs moyens. Les provocations et les éléments vulgaires n’empêchaient pas non plus Shakespeare d’envoûter les esprits. Ce n’est pas parce que vous sortez du ghetto que vous ne pouvez pas atteindre certaines formes d’excellence.