Jacques Brel Amsterdam – Analyse, explication et signification des paroles

Chanson française
PDF, 176 pages

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Analyse des paroles

Dans le port d’Amsterdam est avec Ne me quitte pas une des plus célèbres chansons du parolier génial que fut Jacques Brel.

Elle doit en grande partie son succès à la qualité poétique et à l’intensité narrative de ses paroles, dont nous vous proposons ci-dessous l’analyse narrative et dramatique.

En fait, Amsterdam repose sur la mise en relation de deux situations en fort contraste :

  •  des marins qui festoient et flirtent joyeusement dans un bordel,
  • et un narrateur qui les regarde depuis une situation opposée : seul, en rupture amoureuse, triste, trop lucide.

En clair, le pitch serait :

Un homme désespéré après un chagrin d’amour crie son mal de vivre en célébrant une orgie vulgaire.

Le génie de la chanson, c’est de faire raconter une telle histoire par un tel personnage-narrateur.

Paroles

1

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent
Au large d’Amsterdam

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui dorment
Comme des oriflammes
Le long des berges mornes

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui meurent
Pleins de bière et de drames
Aux premières lueurs

Mais dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui naissent
Dans la chaleur épaisse
Des langueurs océanes

2

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants

Ils vous montrent des dents
A croquer la fortune
A décroisser la lune
A bouffer des haubans

Et ça sent la morue
Jusque dans le cœur des frites
Que leurs grosses mains invitent
A revenir en plus

Puis se lèvent en riant
Dans un bruit de tempête
Referment leur braguette
Et sortent en rotant

3

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des femmes

Et ils tournent et ils dansent
Comme des soleils crachés
Dans le son déchiré
D’un accordéon rance

Ils se tordent le cou
Pour mieux s’entendre rire
Jusqu’à ce que tout à coup
L’accordéon expire

Alors le geste grave
Alors le regard fier
Ils ramènent leur batave
Jusqu’en pleine lumière

4

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore

Ils boivent à la santé
Des putains d’Amsterdam
De Hambourg ou d’ailleurs
Enfin ils boivent aux dames

Qui leur donnent leur joli corps
Qui leur donnent leur vertu
Pour une pièce en or
Et quand ils ont bien bu

Se plantent le nez au ciel
Se mouchent dans les étoiles
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles

Dans le port d’Amsterdam
Dans le port d’Amsterdam

Première approche

Amsterdam présente une structure très forte faite de 4 couplets en 4 groupes de 4 vers chacun. Réguliers, les vers comptent 6 syllabes. Cette chanson mythique tient donc sur 384 syllabes. Comme quoi, la concision n’empêche pas la puissance et inversement.

Le couplet 1 pose les décors : le port d’Amsterdam, et le personnage principal, Héros : les marins, qui chantent leurs rêves, dorment, meurent, et naissent. Tous ces processus sont présentés comme des phénomènes ordinaires de ce monde : un peu comme il y a la pluie ou le beau temps, il y a des marins à Amsterdam qui vivent un renouvellement cyclique dans un présent intemporel.

Le couplet 2 nous les montre cette fois qui mangent puis sortent de table, bons vivants et vulgaires. Toujours pas d’action dramatique, cette action reste habituelle et statique. Symboliquement elle correspond au milieu de la vie adulte perçue comme simple fonctionnement organique, normal, constant, répétitif.

Le couplet 3 les fait danser avec des femmes au son de l’accordéon, puis le couplet 4 transforme ces femmes en putains avec qui les marins baisent avant d’aller pisser au ciel.

Il est clair que tous ces événements à la suite, portrait d’une journée ordinaire de la vie d’un marin, n’ont qu’une force dramatique limitée.

Il n’y a aucun coup de théâtre, aucun suspense, aucun besoin d’en dire ou d’en savoir plus, aucune structure de personnages – d’ailleurs il y a très peu de personnages : des marins anonymes et des femmes prostituées, c’est tout.

En fait cette chanson n’est pas dramatique. Elle raconte une histoire qui n’a aucun autre horizon que la vie quotidienne de ses personnages. Il n’y a ni but important ni Antagoniste ni problème, tout se passe comme cela doit se passer.

Et pourtant, c’est la chanson épique qu’on connait tous.

Sa puissance vient du style tournoyant, répétitif et tempétueux qui imite le balancement typique d’un navire ou de la houle, les mêmes structures grammaticales qui reviennent compléter par vagues le même portrait cyclique de la vie de marin, et le côté burlesque de cette saga des petits riens qui prennent des dimensions universelles et poétiques.

Toute la poésie donc la beauté de la chanson se trouve dans les métaphores et autres expressions de style qui amplifient les thèmes, le temps et l’espace : ces rêves d’au large d’Amsterdam, qui nous emmènent déjà au loin de la scène initiale, ces oriflammes qui renvoient au Moyen Âge et nous font donc voyager dans le temps, ces marins qui meurent romantiquement dans la misère, ce mystère exotique du brouillard, cette cuisine de poisson typique, le monde des bateaux et des tempêtes, leurs fêtes un peu barbares et crues, leur ivresse et leur sexualité primaire.

Analyse détaillée

Maintenant, repassons-nous la chanson et regardons ce qui s’y déroule d’un peu plus près.

1

Dans le port d’Amsterdam

Information sur l’espace, mise en situation : dans le port – la préposition dans nous plonge dans un milieu alors qu’en réalité les marins sont à quai, au port, au chaud dans une taverne. Le choix un peu fautif de la préposition dans au lieu de à a donc pour effet d’intensifier l’identification.

Amsterdam : quand le nom de cette ville est prononcé, premier d’une longue série de répétitions à suivre, il entraîne des connotations variées. La chanson va en faire résonner certaines et en oublier d’autres.

Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent

Chantent et hantent riment, mais sont antonymes (mots en sens contraires) car chanter sonne positif et hanter sonne négatif. Donc harmonie et contraste simultanés pour un maximum de tension dramatique.

De plus, chanter les rêves est une métaphore avec métonymie : on chante en fait des paroles qui expriment les rêves. Le compactage rend l’image explosive et saisissante !

Au large d’Amsterdam

On nous déplace ensuite par l’imagination loin de ce point de vue qu’on vient d’installer, quand on était dans le port d’Amsterdam. Ce mouvement surprenant et saisissant résume la psychologie du marin, toujours tendu vers la mer et le large, le lointain.

D’entrée, cette façon de voir nous montre à la fois le monde du marin avec une prétendue omniscience, une distance – le narrateur est capable de voir dans et au large – mais en même temps depuis l’intérieur d’une subjectivité. Une sorte d’omniscience personnelle

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui dorment
Comme des oriflammes
Le long des berges mornes

Les jeux de rimes continuent dans les contrastes flamboyants : Amsterdam, ville ressentie comme plutôt paisible, rime avec oriflamme, tandis que dorment est complété par comme des oriflammes – ce qui résiste d’abord à la compréhension car un oriflamme (un drapeau médiéval, de couleur vive, voyant) ne peut pas dormir. On comprend qu’ils sont habillés de couleurs vives et qu’ils ont donc vaguement l’air d’oriflammes quand ils dorment dehors dans la nuit.

Toute cette image met en scène les marins d’une manière paradoxale. A la fois, la comparaison avec les drapeaux médiévaux les anoblit, les rend traditionnels, nostalgiques, porteurs de la richesse d’une vieille culture. En même temps, ils sont montrés endormis car trop saouls, donc faibles, inconscients, vulnérables, dans une situation dégradante.

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui meurent
Pleins de bière et de drames
Aux premières lueurs

L’action suit un ordre continu, assez logique : on chantait, rêvait, dormait, on meurt maintenant à l’aube. C’est la courbe de la vie de tout être humain qui apparaît en filigrane.

Mais dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui naissent
Dans la chaleur épaisse
Des langueurs océanes

On revient par contraste à une action plus positive, ce qui fait agréablement tanguer notre vécu émotionnel.

Les deux vers dans la chaleur épaisse / des langueurs océanes nous décrivent à nouveau le décor, comme dans une nouvelle exposition.

A la fin de ce premier couplet, on a donc passé en revue à la fois la simple vie du marin et une série de groupes indéfinis de personnages occupés à quelques actions simples, en même temps qu’on a situé le moment de l’action au petit matin.

2

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants

On continue sur une nouvelle action thématiquement située dans le trivial et le corporel.

Ils vous montrent des dents
A croquer la fortune
A décroisser la lune
A bouffer des haubans

Ce quatrain par contraste est passé du plus concret au plus abstrait, avec plusieurs transgressions et figures de style au passage :

  • Double-sens de ils vous montrent des dents (ils vous montrent les dents + ils vous montrent du doigt)
  • Néologisme dans décroisser la lune
  • Et métaphore de bouffer des haubans (au sens de « monter à la force des bras les câbles qui tendent le mât »)

Et ça sent la morue
Jusque dans le cœur des frites
Que leurs grosses mains invitent
A revenir en plus

En passant de l’échelle d’Amsterdam puis de la lune à celle du cœur des frites on effectue un zoom vertigineux, accompagné par l’évocation aussi sensuelle que vulgaire du double parfum des frites et de la morue.

Puis se lèvent en riant
Dans un bruit de tempête
Referment leur braguette
Et sortent en rotant

On repasse à la pure trivialité dans le thème et on y atteint un pic négatif en 3 paliers : tempête (avec son calembour en écho : un bruit de t’en pètes…), braguette (le sexe est tabou) et rotant (c’est malpoli).

3

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des femmes

Avec l’arrivée des thèmes de la danse et des femmes, on change d’univers, cela devient sensuel.

Avec le terme panse, on est thématiquement dans l’animal.

Et ils tournent et ils dansent
Comme des soleils crachés
Dans le son déchiré
D’un accordéon rance

A nouveau cette deuxième partie de couplet transpose le concret en poésie abstraite, avec des adjectifs en fort contraste ou en oxymore avec le nom qu’ils qualifient. (Oxymore = figure de style qui associe une chose à son exact contraire. L’exemple classique d’oxymore est cette expression empruntée à Charles Baudelaire : le soleil noir de la mélancolie.)

L’accordéon appelle cette fois à l’ouïe, après le goût des frites et de la morue, les bruits divers, les couleurs éclatantes. Un élément de plus dans la liste des sensualités de ce morceau très fort en tout.

Ils se tordent le cou
Pour mieux s’entendre rire
Jusqu’à ce que tout à coup
L’accordéon expire

On retrouve un schéma de vie et mort qui alternent.

Jolie métaphore aussi qui assimile la torsion du cou des marins qui rient à la torsion de l’accordéon qui les fait danser et les rend joyeux.

Alors le geste grave
Alors le regard fier
Ils ramènent leur batave
Jusqu’en pleine lumière

L’expression pleine lumière après le terme vulgaire leur batave fait penser à l’antonyme « les bas-fonds ». La scène montre le paradoxe de la gloire au plus bas de l’échelle sociale, ce qui est une forme symbolique d’oxymore.

4

Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui boivent

Encore un couplet basé sur une action triviale et corporelle, en total contraste thématique avec la poésie sublime. C’est une âme de poète qui nous raconte cette débauche.

Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore

La répétition de boivent imite de manière drolatique la beuverie bête et méchante. Mine de rien, la chanson avance de 3 vers grâce à cette blague.

Ils boivent à la santé
Des putains d’Amsterdam
De Hambourg ou d’ailleurs
Enfin ils boivent aux dames

La fausse politesse (boire à la santé de quelqu’un) sonne aussi comme une blague et valorise une propriété thématique de ces personnages : leur supposée correction de façade.

Qui leur donnent leur joli corps
Qui leur donnent leur vertu
Pour une pièce en or
Et quand ils ont bien bu

Cette petite scène est une simple paraphrase puisque le mot « putain » a déjà été employé, et qu’on avait deviné avant.

Se plantent le nez au ciel
Se mouchent dans les étoiles
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles

On termine la liste des actions vulgaires avec se mouchent et pissent qui font 2 pics dans le négatif de la courbe thématique.

Comme je pleure sur les femmes infidèles fait une fin émouvante et très inattendue, car jusqu’ici à aucun moment le narrateur n’avait révélé son identité. On comprend donc qu’il est venu se saouler pour noyer un chagrin d’amour…

Dans le port d’Amsterdam
Dans le port d’Amsterdam…

Conclusion

Comme on le voit Amsterdam est une chanson très écrite qui accumule les figures de style et de rhétorique.

Son canevas dramatique montre un tableau vivant, développé juste assez pour faire une trame simple et solide, sur laquelle Brel enchaîne les effets poétiques. Ces métaphores, comparaisons, répétitions, dynamisent le récit et l’enrichissent de nuances, de commentaires, de plaisanteries, d’effets de choc.

La présence en filigrane d’un narrateur personnifié, ce poète d’humeur triste qui a besoin d’une orgie pour se remonter le moral – et le contraste profond entre la bassesse du thème et des personnages, et la grandeur d’âme des paroles et du narrateur, donnent l’essentiel de sa puissance à la chanson.

L’illustration suivante met en évidence grâce à des couleurs les éléments constituants du texte : avec un tel traitement, les structures actantielles et thématiques deviennent visibles d’un coup d’œil :

Chanson Francaise - 23 - Jacques Brel - Amsterdam 48 chansons francaises – Jacques Brel – Dans le port d’Amsterdam

Amsterdam est une des 48 paroles de chansons analysées dans le PDF Chanson française

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