Analyse d’humour satirique – Martial – Épigrammes

Humour & sketchs comiques
PDF, 140 pages

Vous aussi, vous voulez faire rire les foules ?
Des plus grands auteurs comiques, apprenez à construire un délire logique, une situation super loufoque, une arnaque conceptuelle, des personnages tordants…
Et rendez vos histoires plus que drôles !

Martial – Épigrammes

Martial, poète latin (né en l’an 40 et mort en 104) venu d’Espagne mais qui fit sa carrière littéraire à Rome, est resté célèbre pour ses épigrammes – de brefs poèmes en vers ou en prose, racontant une blague, une petite scène, demandant un financement ou remerciant après en avoir reçu un d’un mécène, lançant une insulte piquante, arrogante ou salace…

Il composa environ 1500 épigrammes qui furent publiées en 15 livres.

Martial est le grand maître antique de l’humour noir, de la vanne perfide, de l’anecdote vulgaire, du quolibet méchant, du portrait cruel. En voici quelques échantillons 🙂

 

A AELIA

Quatre dents te restaient, encore pas très entières ;

Exposition du personnage principal et de la situation initiale : il reste quatre dents à Aelia. D’office, cette situation se présente comme négative : n’avoir que quatre dents, c’est être laide et incapable de bien se nourrir. Le but pourrait consister à… les conserver ?

Une première toux t’en a fait sauter deux ;

Déclencheur. La situation se dégrade. Le public peut difficilement imaginer une solution.

Hier un autre accès t’emporta les dernières

Crise précoce, la situation ne peut plus être pire, il n’y a plus rien à sauver.

Aelia désormais, à ton aise tu peux
Tousser impunément jour et nuit si tu veux.

Après cette mini-intrigue qui commence mal et finit pire, l’auteur feint d’en tirer un message positif, la capacité à tousser sans rien risquer – une fausse attitude positive, ironique car elle ne présente aucun intérêt. Très méchant !

 

A BASSA

Dans un grand bassin d’or, sans en rougir, Valère
Dépose le produit de sa digestion ;

Une première mise en situation humiliante du personnage.

Contraste thématique ridiculisant entre richesse (le bassin d’or) et vulgarité (la merde).
Sens implicite : c’est un riche assez orgueilleux pour vouloir chier dans de l’or.

A table il boit simplement dans un verre

Cette deuxième situation, inverse de la première – se vider, se remplir -, établit un parallélisme aussi élégant que choquant entre deux contenants et deux contenus. L’association entre la boisson et la merde ridiculise le personnage, le rend dégoûtant.

Sens implicite : ce même riche ne fait que feindre quand, en public, il affecte la simplicité.

Cette dernière fonction
Lui coûte moins que la première.

Révélation finale du sens implicite, finement délivré : en nous faisant comparer les deux situations, Martial dénonce un riche hypocrite.

 

CONTRE PONTICUS

Ponticus, j’ai besoin de votre patronage :
Vous pouvez me servir ; je plaide contre Albus.

Exposition et déclencheur, Acte I. C’est donc un citoyen romain – Martial, ou quelqu’un d’autre ? – qui vient voir un homme puissant pour pouvoir en attaquer un autre en justice. Les rôles actantiels sont donc : le plaignant est Héros ; son but consiste à porter plainte et obtenir la protection de Ponticus, plus puissant que lui ; son Antagoniste est cet Albus qu’il veut attaquer en justice ; enfin, le Héros demande à Ponticus de devenir son Aide.

– Je crains de l’offenser; excuse mon refus.

Par ce refus, l’intrigue se retrouve donc aussitôt annulée.

– Contre Licinien.

L’intrigue se réinitialise avec les mêmes données, en changeant seulement d’Antagoniste.

– C’est un grand personnage,
Je dois le respecter. – Patrobas, mon voisin,
Souvent de quelques pieds écorne mon terrain.
– L’affranchi de César vaut bien qu’on le ménage.
– Philoenis me dérobe un valet de vingt ans,
Puis, quand je le réclame, impudemment m’outrage.
– Elle est veuve, elle est riche, âgée et sans enfants,
Bonne part dans son héritage
M’est promise depuis longtemps ;
Devant les tribunaux veux-tu que je la brave ?

Même mécanisme : annulation et réinitialisation en changeant de cible, 3 fois de suite.

En fait, cette série d’intrigues inabouties formait le développement, Acte II, et a une conséquence déterminante : Ponticus, qui refuse toute aide au Héros, devient son Antagoniste.

– Adieu, je ne suis plus l’esclave d’un esclave,
D’un stérile patron qui craint petits et grands ;
Je suis libre, et ne veux désormais reconnaître
Pour maître, que celui qui n’aura pas de maître.

Crise et climax de l’Acte III. Incapable d’obtenir que Ponticus devienne son Aide, le Héros se retourne contre lui et en triomphe en s’en éloignant définitivement.

 

COMMENT IL VEUT UNE MAÎTRESSE

Je la veux de condition libre ; mais si c’est impossible, une affranchie me suffira ; une esclave serait ma dernière ressource : mais cette esclave, je la préférerais aux deux autres, si sa beauté lui tient lieu de condition libre.

Cette épigramme est entièrement discursive (et non pas narrative) et repose sur une logique paradoxale d’auto-contradictions en série.

  • La première phrase pose une affirmation claire et nette,
  • la deuxième affirmation restreint la première et la contredit en partie,
  • la troisième contredit les deux premières,
  • et finalement la dernière les contredit toutes, en identifiant joliment la beauté et la liberté.

Le sens implicite est moins joli par contre : Martial veut peut-être dire que cette belle esclave qui se ferait libre par sa beauté, le ferait en se prostituant, auquel cas tout le poème se retournerait. En effet dans la culture latine, très machiste, la seule manière de s’affranchir pour une esclave pouvait constituer à racheter sa liberté en vendant sa beauté…

 

CONTRE FAUSTUS

Je ne sais, Faustus, ce que tu écris à toutes nos belles : ce que je sais bien, c’est qu’aucune d’elles ne t’écrit.

Cette épigramme tient en une seule phrase !

Est-ce une intrigue ? Oui, belle comme une gifle de cow-boy, en aller-retour :

  • Situation initiale : Faustus, Héros, qui écrit à des belles, attendant implicitement une réponse, puis une relation d’amour…
  • … Puis situation finale, l’absence de réponse, constat d’échec complet.

La vanne est cinglante en partie du fait de la stratégie rhétorique de l’auteur, qui feint de se questionner sur le contenu des lettres, pour aussitôt annuler cette interrogation en affirmant ce dont il est sûr, ce qui annule également le mystère, le suspense soulevé dans l’esprit du lecteur : si Faustus ne reçoit aucune réponse, c’est forcément que les lettres n’avaient dès le départ aucun intérêt. C’est donc un cas de dissymétrie dans la distribution de l’information : le Héros savait ce qu’il écrivait, l’humoriste et le public l’ignoraient, mais finalement… on s’en fout puisqu’on a deviné que c’était sans intérêt !

 

A SA FEMME

Sors d’ici, ma femme, ou conforme-toi à mes goûts : je ne suis point un Curius, un Numa, un Tatius.

Exposition et déclencheur : il s’agit d’un mari qui congédie sa femme, ou lui pose un ultimatum. Héros, le mari, but, quitter sa femme ou la changer, Antagoniste, sa femme.

J’aime ces nuits qu’on passe à vider joyeusement des bouteilles ; toi, tu quittes tristement la table, aussitôt que tu as avalé ton pot d’eau.

L’intrigue se développe (Acte II) par une opposition entre celui qui parle, le mari-Héros, et sa femme-Antagoniste. Lui fêtard, elle austère.

Il te faut les ténèbres, à toi : moi, j’aime à folâtrer à la lueur d’une lampe et à voir clair quand je pratique l’amoureux déduit.

Nouvelle opposition stricte. Elle l’obscurité, lui la lumière.

Des fichus, des tuniques, des vêtements épais t’enveloppent de toutes parts ; pour moi une belle n’est jamais assez nue.

Nouvelle opposition. Elle a les vêtements, lui la nudité.

Je chéris ces baisers imités des douces colombes ; les tiens ressemblent à ceux que tu donnes le matin à ta grand-mère.

Nouvelle opposition. Lui reçoit de doux baisers, elle en fait de vieillots.

Chez toi, jamais un mouvement, jamais un mot, jamais une main complaisante pour animer la besogne. On dirait que tu prépares l’encens et le vin du sacrifice. Les esclaves phrygiens s’amusaient solitairement derrière la porte, quand l’épouse d’Hector chevauchait son mari ; et même quand Ulysse ronflait, la pudique Pénélope ne manquait jamais d’avoir la main à l’endroit sensible.

Nouvelle opposition. Il la présente comme inactive, sotte au lit, il se présente comme fin lettré sensuel.

Tu ne me permets pas de changer de route ; Cornélie cependant le permettait à Gracchus, Julie à Pompée, et Porcie à Brutus. Avant que le jeune Dardanien ne versât le nectar au maître des dieux, Junon servait de Ganymède à Jupiter.

Nouvelle opposition. Sa femme, qui refuse la sodomie, s’oppose donc aux épouses qui l’acceptaient des glorieux chefs de Rome à différentes époques, et même des déesses qui l’acceptaient des dieux. (Il en fallait de l’audace pour oser parler ainsi de sodomie chez les dieux latins…) Par déduction, si elle qui n’est personne refuse ce qu’acceptent des femmes glorieuses et des déesses, c’est vraiment qu’elle ne vaut rien.

Si tu te complais dans ta sévérité, tu peux bien être une Lucrèce pendant tout le jour ; mais, la nuit, c’est une Laïs qu’il me faut.

Note : Lucrèce est un personnage historique ou mythique de la tradition romaine, femme de grande vertu, elle se serait donné la mort après avoir été violée, pour éviter le déshonneur. Laïs au contraire est le prénom de deux célèbres courtisanes grecques. L’opposition prend donc une forme historique et mythique, encore plus forte.

Cette dernière phrase constituait donc la crise : après l’avoir décrite comme l’antithèse d’une vraie femme douée au lit, il est évident qu’il a pris sa décision et la renie.

L’intrigue fonctionnait donc plutôt sur du discours – une série d’oppositions thématiques – que sur de la narration, mais fonctionnait quand même.

Eh bien ! Comme on voit, la cruauté, la méchanceté, la moquerie, la perfidie, avaient déjà, bien avant Groland ou Gaspard Proust, un porte-parole très doué dès l’Antiquité !

Découvrez 13 autres analyses d’œuvres comiques dans le PDF Humour & Sketchs comiques 🙂

PDF, 140 pages
Avez-vous bien aimé cette page ?
[Total: 0 Moyennee: 0]