4 manières de mélanger des intrigues pour fabriquer une histoire complexe

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Dans cet article, nous allons chercher à démontrer qu’il est possible de fabriquer le plan complexe d’une œuvre narrative, sans même avoir besoin de connaitre son contenu.

En d’autres termes, il s’agit d’apprendre à écrire des structures d’intrigues qui soient intéressantes, dotées de sens, en jouant sur le montage des parties d’intrigues et sur les rôles actantiels des personnages.

Définitions : intrigue et jeu de personnages

L’intrigue

D’abord, nous devons définir ce que nous appelons une intrigue.

Toute histoire, toute forme narrative quel que soit le média, met en scène au moins une intrigue. Les histoires longues et complexes, en racontent des dizaines voire des centaines.

Une intrigue peut se définir ainsi : c’est une suite d’actions entreprises par un personnage principal doté d’un but, le Héros, qui le mène d’une situation initiale à une situation finale, en passant par une étape intermédiaire.

La structure minimale d’une intrigue est donc :

  • Situation initiale
  • Le Héros est doté d’un but
  • Développement : le Héros essaie d’atteindre le but
  • Situation finale (but atteint ou pas)

Si on développe un peu plus cette intrigue, cela nous mène à formaliser n’importe quelle intrigue sous cette forme :

  • Acte I
    • Situation initiale
    • Incident déclencheur
    • Le Héros est doté d’un but
  • Acte II
    • Un certain nombre de péripéties : le Héros rencontre des obstacles et des Aides, l’Antagoniste (et ses Aides) génère(nt) des obstacles
  • Acte III
    • Crise : le Héros est confronté à l’Antagoniste principal
    • Climax : le but est atteint ou pas
    • Situation finale

Le jeu de personnages

Toute intrigue possède un jeu de personnages.

Un jeu de personnages, est une série de personnages directement impliqués dans une intrigue.

Le jeu de personnage est au minimum constitué d’un personnage, celui qui a le but : le Héros.

Ainsi on peut imaginer cette intrigue réduite au minimum nécessaire, avec un jeu de personnage constitué d’un seul personnage :

  • Une femme a faim
  • Donc elle va s’acheter un sandwich
  • Et elle le mange.

Une telle intrigue est certes hautement inintéressante, mais elle fonctionne.

Pour devenir intéressante, une intrigue a besoin d’opposition. Il faut que d’autres personnages s’opposent au but du Héros et le rendent plus compliqué à atteindre. Ces « personnages » d’ailleurs ne sont pas nécessairement humains : il peut s’agir de choses, de faits, de situations.

Reprenons donc notre intrigue trop simple, et compliquons-la :

  • Une femme a faim et n’a plus rien à manger chez elle
  • Mais elle habite loin de tout commerce
  • Elle veut commander une pizza mais s’aperçoit que son téléphone est coupé
  • Elle sort pour prendre le bus, attend longtemps, et un passant l’informe qu’il y a une grève des bus
  • Elle veut marcher, mais une forte pluie se met à tomber
  • Elle fait du stop, et tombe sur un pervers, donc elle le fait s’arrêter et fuit
  • Elle rentre chez elle, toujours affamée

Dans cette intrigue, l’éloignement, la panne de téléphone, la grève des bus, la pluie, le pervers, sont des personnages qui jouent le rôle d’Antagoniste. L’Héroïne échoue à atteindre son but, à cause de ces Antagonistes trop forts pour elle.

Héros, et Antagoniste, sont les 2 rôles actantiels les plus importants dans une intrigue, mais il y en a 4 autres types :

  • Les Aides du Héros : ils aident le Héros à essayer d’atteindre son but
  • Les Aides de l’Antagoniste : ils aident l’Antagoniste à essayer d’empêcher le Héros d’atteindre son but
  • Le Mentor : il donne le but au Héros
  • Le Sceptique : il dissuade le Héros de vouloir atteindre son but

Si on reprend la dernière intrigue en ajoutant des personnages ayant ces rôles actantiels, ça peut donner :

  • Une famille a faim et n’a plus rien à manger
  • L’homme, fainéant, envoie la femme chercher à manger
  • Les enfants sont contre (l’un pensent qu’il pleut trop pour sortir, l’autre pense que le père devrait y aller lui-même), mais échouent à la dissuader
  • La femme sort, veut prendre le bus mais s’aperçoit qu’il y a une grève, fait du stop et tombe sur un pervers dont le passager l’encourage à agresser la femme, qui réussit à s’enfuir
  • Trempée, sous le choc, la femme voit une voiture s’arrêter et reconnait un de ses bons amis
  • Il l’emmène jusqu’à un magasin où elle fait ses courses, puis la ramène chez elle

Dans cette intrigue, la femme est Héroïne, son mari est Mentor, les enfants sont Sceptiques, la grève des bus, la pluie et le pervers sont Antagonistes, l’ami du pervers est Aide de l’Antagoniste, et l’ami de la femme est Aide de l’Héroïne.

Ainsi, on constate qu’il n’y a de personnage que quand on le dote de rôle actantiel. Il faut donc bien distinguer ces deux concepts. Un même personnage peut tenir des rôles actantiels différents dans plusieurs intrigues d’une même histoire – par exemple, être Héros dans l’une et Mentor dans l’autre – et il peut même tenir plusieurs rôles dans la même intrigue : un personnage peut être à la fois Héros et Antagoniste, par exemple si un Mentor l’a forcé à atteindre un but.

Maintenant que vous maîtrisez les notions d’intrigue en trois Actes et de jeu de personnages dotés de rôles actantiels, voyons ce qu’on peut en faire !

Faire des structures d’intrigues complexes

Savoir raconter une intrigue intéressante, c’est bien.

Mais c’est pauvre, potentiellement monotone et nécessairement bref : vous ne pouvez pas écrire un roman de 200 pages ou un film de 2h avec une seule intrigue, un seul but, un seul jeu de personnages. Vous ne pouvez pas non plus rendre la complexité du réel ou d’un monde fictionnel avec une seule intrigue.

C’est pourquoi il faut savoir raconter des histoires complexes, faites de nombreuses intrigues.

Avec 5 ou 10 intrigues, on peut tenir le public en haleine pendant 200 pages de roman ou 2h de film. Mais si on se contente d’enchaîner des intrigues complètes les unes après les autres, on retrouve les mêmes problèmes que dans les histoires à une seule intrigue : c’est pauvre, monotone, simpliste.

Il faut donc non seulement savoir créer des séries d’intrigues, mais aussi savoir les découper et les arranger dans des structures complexes.

Ces structures d’intrigues peuvent formellement appartenir à 4 types :

  • Intrigues en série
  • Intrigues entrelacées
  • Intrigue incluse
  • Intrigues factorielles

Etudions-les plus en détail.

Intrigues en série

Il s’agit de la structure la plus basique : un simple enchaînement d’intrigues.

Intrigue 1, puis Intrigue 2, puis Intrigue 3…

C’est pourtant la structure des Mille et une nuits.

On peut rendre la chose plus intéressante si on passe des données d’une intrigue à l’autre – par exemple des personnages en commun, ou bien la fin d’une intrigue est le point de départ d’une autre.

On peut par exemple imaginer de raconter une sorte de tournoi :

  • Intrigue 1 : personnage A contre personnage B, A gagne
  • Intrigue 2 : personnage C contre personnage D : C gagne
  • Intrigue 3 : personnage A contre personnage C

De cette manière, se crée un suspense général qui dépasse le cadre de chaque intrigue prise isolément.

Un certain nombre de séries correspondent en gros à ce plan des intrigues en série, même si au lieu d’intrigues il s’agit de structures d’intrigues : ainsi chaque épisode des séries Columbo, Friends, et Dr House reprend exactement la même structure d’intrigues (il s’agit en général de structures qui entrelacent 2 ou 3 intrigues, dont 1intrigue majeure et 1 ou 2 intrigues mineures).

Intrigues entrelacées

Cette structure découpe les intrigues en morceaux, et raconte ensuite les éléments les uns après les autres, de sorte qu’à chaque transition il y a un suspense sur ce que sera la suite de l’intrigue.

Voici par exemple le plan possible d’une histoire qui entrelace 2 intrigues :

  • Intrigue 1 Acte I
  • Intrigue 2 Acte I
  • Intrigue 1 Acte II
  • Intrigue 2 Acte II
  • Intrigue 1 Acte III
  • Intrigue 2 Acte III

La série Friends fonctionnait la plupart du temps de cette manière : un personnage, généralement un des 6 personnages personnages récurrents (Chandler, Monica, Ross, Rachel, Joey, Phoebe), devient le Héros d’une intrigue majeure, plus importante et plus longue, et un autre personnage a un plus petit problème et devient le Héros d’une intrigue mineure, plus anecdotique et plus courte.

L’avantage de cette structure, c’est qu’elle rompt la monotonie, assure le suspense, permet de jouer sur deux tons (une intrigue plus dramatique, l’autre plus comique), et mobilise les mêmes personnages dans des rôles actantiels variés (par exemple Monica est l’héroïne qui doit réussir à cuisiner un gâteau au chocolat dans l’intrigue mineure, et elle est l’Aide de l’héroïne Rachel dans l’intrigue majeure où Rachel subit un chagrin d’amour à cause d’un homme qui joue le rôle d’Antagoniste).

De même, Pulp Fiction a une structure d’intrigues entrelacées, dans le désordre.

Intrigue incluse

Cette structure présente une intrigue mineure, incluse au cours d’une intrigue majeure.

C’est souvent le cas des flash-backs : on racontait une intrigue, puis on s’arrête, on change de cadre, on raconte un souvenir, puis on revient finir l’intrigue présente.

L’avantage : on enrichit l’intrigue encadrante avec le contenu, le sens, l’information et l’émotion de l’intrigue incluse.

Par exemple, on raconte une histoire d’amour, puis un des 2 amants raconte un souvenir traumatisant, et cette scène touchante encourage l’autre amant à redoubler de tendresse ; ainsi l’intrigue incluse a renforcé la motivation de cet amant qui est l’Aide du Héros dont le but consiste à être aimé.

Intrigue factorielle

Il s’agit d’un cas particulier où une intrigue mineure devient un des moments dramatiques d’une intrigue majeure.

Un bon exemple : la structure de chaque épisode de la série Columbo.

A chaque épisode on a :

  • Une intrigue mineure, où un personnage A commet le « crime parfait » sur le personnage B
  • Puis une intrigue majeure, plus importante et plus longue, où Columbo enquête pour reconstituer l’intrigue mineure et finalement prouver la culpabilité du personnage A

Dans ce cas, l’intrigue mineure correspond au début de l’Acte I de l’intrigue majeure.

Notez comment le même personnage, A, est Héros dans l’intrigue mineure (but : tuer B), puis Antagoniste dans l’intrigue majeure (but : empêcher Columbo de l’arrêter), alors que Columbo est Héros de l’intrigue majeure (but : arrêter A), et absent de l’intrigue mineure.

Ainsi, à partir de ces 4 structures d’intrigues, et encore plus en les mélangeant, vous pouvez concevoir une infinité d’histoires complexes.

Pour finir, voyons concrètement ce qu’on peut en faire.

Etude de cas

Admettons qu’on ait le projet de scénariser une histoire qui parle d’amour.

Selon les autres paramètres du projet, notamment le message qu’on veut délivrer au public, on va pouvoir mettre en œuvre les diverses structures d’intrigue disponibles pour créer les effets narratifs souhaités.

Cas n°1 : le mauvais dragueur

On veut faire une satire contre l’approche trop simpliste des hommes en matière de drague.

On va choisir une structure d’intrigues en série, pour faire un effet de comique de répétition, incluses dans une autre intrigue encadrante.

On va d’abord exposer un personnage d’homme, maladroit mais confiant, rustaud mais fier, macho mais se croyant presque féministe. Constatant qu’il souffre de sa solitude, et croyant qu’il mérite d’être aimé, il s’inscrit sur un site de rencontre et obtient des rendez-vous.

Puis, on va raconter l’un après l’autre quatre de ces rendez-vous, qui vont tous échouer. Et ce personnage, au lieu d’apprendre de ses erreurs, va au contraire en faire de plus en plus grosses. (Le comique de répétition est un procédé humoristique bien connu !)

En conclusion, cet homme va se dire que les femmes ne le méritent pas et qu’une seule personne est digne de l’aimer : lui-même.

Cas n°2 : 3 étudiantes cherchent l’amour

On va réutiliser en gros la même structure – une série d’intrigues incluses – mais en changeant un paramètre important : au lieu de garder le même Héros pour les intrigues en série, on va changer de Héros à chaque fois.

C’est donc l’histoire de 3 étudiantes et de leurs amours. Au départ, toutes 3 célibataires, elles décident de s’encourager mutuellement à régler le problème, et se donnent l’objectif de trouver leur partenaire idéal en un mois. Elles se réuniront toutes les semaines pour faire le point. A la fin, elles font le bilan.

On obtient un plan de ce genre :

  • Intrigue d’encadrement, Acte I : les 3 amies définissent le projet et ses modalités
  • Intrigue d’encadrement, Acte II :
    • Intrigue en série 1, Acte II : Etudiante 1 échoue à faire des rencontres
    • Intrigue en série 2, Acte II : Etudiante 2 multiplie les rencontres – mais aucune ne convient
    • Intrigue en série 3, Acte II et faux Acte III : Etudiante 3 fait une rencontre, qui semble s’avérer concluante
  • Intrigue d’encadrement, Acte II, suite : elles font le point : Etudiante 1 confie son désarroi et reçoit des conseils, Etudiante 2 évoque ses multiples expériences et reçoit des conseils en sens inverse, Etudiante 3 dit qu’elle a trouvé l’amour parfait
  • Intrigue d’encadrement, Acte II, suite :
    • Intrigue en série 1, Acte II suite : après quelques nouveaux échecs, Etudiante 1 trouve enfin une rencontre à son goût, mais elle a du mal à concrétiser
    • Intrigue en série 2, Acte II suite : Etudiante 2 a du mal à appliquer les conseils, multiplie toujours les rencontres, mais aucune ne convient
    • Intrigue en série 3, Acte II suite : l’amour parfait d’Etudiante 3 s’avère un parfait échec, donc elle renonce à chercher, déprimée
  • Intrigue d’encadrement, Acte II, suite : elles font à nouveau le point…
    • Nouvelles péripéties dans chaque intrigue
  • Intrigue d’encadrement, Acte III :
    • Les intrigues arrivent à leur Acte II donc à leur conclusion, heureuse ou malheureuse
    • Les 3 amies font un bilan contrasté de leurs expériences

Un tel plan mobilise 3 types de structure d’intrigues : les intrigues amoureuses sont à la fois en série et entrelacées, et leur ensemble est entrelacé avec une intrigue d’encadrement.

Cas n°3 : le fantôme de l’amour

Dans cette histoire, on veut montrer que l’amour peut survivre à la mort.

On va donc raconter une première intrigue, l’histoire d’amour entre deux personnes, qui va s’achever sur un grave accident entraînant la mort de l’un d’eux.

Cette intrigue tragique laisse place à une seconde intrigue, où la personne décédée revient vivre avec la première sous forme de fantôme.

Il s’agit donc d’une structure d’intrigues factorielles, où la première intrigue est l’exposition de la deuxième et lui transfère un personnage majeur.

Cas n°4 : la farandole de l’amour

Dans cette histoire, on va s’amuser à enchaîner quatre histoires d’amour en les fondant les unes dans les autres pour créer un bel effet de continuité.

On va donc créer une structure d’intrigues entrelacées, dont chaque intrigue reprendra au moins un personnage majeur de l’intrigue précédente.

On obtiendra un plan de montage de ce type :

  • Intrigue 1, Acte I : A et B se rencontrent et commencent une relation
  • Intrigue 2, Acte I : C et D sont en couple, mais C commence à s’éloigner
  • Intrigue 3, Acte I : A et C se rencontrent, C est intéressé mais A est déjà pris
  • Intrigue 1, Acte II : la relation va bien, mais B montre quelques signes de lassitude
  • Intrigue 2, Acte II : C s’efforce de rester dans le couple sans faire d’écart, mais D découvre sa tentative avec A
  • Intrigue 1, Acte III : A quitte B
  • Intrigue 2, Acte III : D quitte C
  • Intrigue 3, Acte II : A décide de revoir C, et ils commencent une relation
  • Intrigue 4, Acte I : D se console après d’une amie, E
  • Etc etc

Avec une telle structure, on fait une représentation assez réaliste de la complexité de la vraie vie, on montre les personnages sous diverses facettes, et on traite le thème d’une manière riche et toujours renouvelée.

Conclusion

A notre époque, alors que chaque personne a lu des centaines de livres ou de BDs, vu des centaines de films et de séries (Game of Thrones…), écouté des milliers de paroles de chansons, il n’est plus compétitif de raconter des histoires simples.

Tout comme il est nécessaire, pour composer un morceau de musique, de maîtriser au moins intuitivement les concepts du solfège, il est nécessaire, pour écrire une bonne histoire, de maîtriser les concepts d’intrigue, de structure d’intrigue et de jeu de personnages actantiels.

Et quand on les maitrise, on peut alors raconter une infinité d’histoires riches et complexes, capables de délivrer des messages subtils, de faire des effets narratifs remarquables, de rivaliser avec le réel, de représenter le kaléidoscope de la vie.

Pour en savoir plus sur ces questions de montage, lisez nos cours de scénario.

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