Jean-Marie Bigard – La chauve-souris – explication de texte

Humour & sketchs comiques
PDF, 140 pages

Vous aussi, vous voulez faire rire les foules ?

Des plus grands auteurs comiques, apprenez à construire un délire logique, une situation super loufoque, une arnaque conceptuelle, des personnages tordants…

Et rendez vos histoires plus que drôles !

La chauve-souris de Jean-Marie Bigard

Ecrit par Jean-Marie Bigard et Pierre Palmade, ce sketch, en montrant l’excès d’imagination dont il est capable, fait le portrait psychologique d’un fou paranoïaque.

La chauve souris bigard par 666korn666

J’ai entendu à la radio c’matin : « On a une chance sur dix millions de se faire mordre par une chauve-souris enragée ».

Structure : exposition du thème central de l’intrigue : l’improbabilité d’être mordu par une chauve-souris enragée.

Le monde est tout simplement le monde contemporain, banal (où on écoute la radio le matin).

Faut quand même savoir qu’il y a un gars, qui s’est sûrement cassé le cul pendant des mois et des mois (avec du matériel et tout !) pour arriver à la conclusion suivante : « On a une chance sur dix millions de se faire mordre par une chauve-souris enragée ».

Structure : reprise, avec plus de détails, de la même exposition.

Style : il est à noter que Bigard, jouant le sketch, découpe oralement ses phrases pour bien ponctuer chaque élément. Ainsi, il prononce : « Faut quand même savoir // qu’il y a un gars qui s’est sûrement cassé le cul //pendant des mois et des mois // (avec du matériel et tout !) // », etc. Cette manière très pédagogique de découper la narration sert évidemment à faciliter la reconstitution imaginaire par le public des faits fictionnels en question.

Alors moi, j’suis pas curieux, mais j’aurai quand même bien voulu savoir comment il a fait, le gars, pour déterminer qu’on avait tous – en moyenne – une chance sur dix millions de se faire mordre.

Narration : le point de vue commence à se déplacer. D’une information générale, on passe à une vision subjective dont le narrateur est le Héros.

Ben oui, parce que bon… Admettons qu’le gars soit très copain avec une bande de chauve-souris enragées. Il les connaît depuis longtemps, il les a déjà dépannées quand elles étaient dans la merde et tout…

Narration : ce premier admettons continue à déplacer le point de vue et à nous faire entrer dans la folle et paranoïaque hypothèse que l’information incroyable se concrétise pour le narrateur.

Personnage : l’anthropomorphisme avec lequel les chauve-souris sont traitées par le personnage du narrateur permet de mieux comprendre la psychologie de ce dernier. C’est quelqu’un de peu réaliste, capable d’imaginer un peu n’importe quoi, de délirer facilement.

Mon vieux ! Elles lui doivent tout, elles lui cachent rien, ils ont un degré d’intimité ensemble, mais bon…

Effet comique : évidemment, il y a un paradoxe entre ce que le narrateur pseudo-rationnel est capable d’imaginer et ce que son public est capable de considérer comme vraisemblable. Le comique vient de ce grand écart.

Moi j’dis qu’c’est un peu facile de foutre les jetons à tout l’monde,

Nouvel exemple de propos excessif : seul le narrateur a peur, pas son public.

avec, finalement, la seule chance qu’on a de s’faire mordre, en occultant volontairement – excusez-moi du peu – les 9 millions 999 mille 999 autres chances qu’on a de pas se faire mordre.

Cette invraisemblance consciemment exprimée par le narrateur rend sa paranoïa plus flagrante et plus drôle.

Donc, de pas mourir dans d’atroces souffrances…

A nouveau le public peut constater le paradoxe entre la volonté du narrateur d’être rationnel, et sa peur irrationnelle. Sans cette peur, il n’y aurait aucune intrigue.

Structure : au fond, toute cette première partie constituait donc l’exposition de la psychologie du personnage.

Ben oui, parce que bon, moi, j’vois, j’habite dans le dixième.

Structure : déclencheur. A partir de maintenant, le narrateur-Héros s’imagine clairement au centre de l’hypothèse qu’il vient de décrire comme tellement improbable. La chauve-souris enragée, qui n’était auparavant qu’un thème, devient son Antagoniste.

Bon, déjà, le dixième, c’est un quartier qui, question chauve-souris, est assez tranquille, il faut le reconnaître… Si, si, si, c’est tranquille.

Structure : on entre dans l’Acte II. D’une manière totalement paradoxale, le Héros se défend déjà contre ce scénario d’attaque qu’il ne peut pas s’empêcher d’imaginer. Il invente des obstacles censés le protéger – des objections.

En plus, j’habite au cinquième sans ascenseur, j’vais t’dire, j’ai un code à la porte en bas et un interphone. Ha, ha ! Alors, j’vais t’dire, la chauve-souris, elle peut toujours se pointer, tu vois !

Structure : nouvel obstacle protecteur du Héros contre l’Antagoniste imaginaire.

Bon, mais admettons, admettons.

Cette répétition du admettons illustre à nouveau le côté faussement rationnel de la psychologie du Héros, un fou qui raisonne dans le vide.

Arrive une chauve-souris. Enragée.

Elle est là, tu vois, elle bave, elle est enragée. Elle est là : « Argglbrrll… »

Structure : nouvelle étape de l’Acte II. Description de l’Antagoniste par le Héros.

Bon… Hop !!! Elle s’fout à trifouiller mon code. Elle est là, elle trifouille. Elle cherche, elle cherche.

L’effet comique vient d’éléments déjà bien installés lors de l’Acte I : un narrateur qui n’hésite pas à attribuer, déraisonnablement, un comportement humain et des intentions humaines à une chauve-souris.

Si, si, Monsieur, quand elles sont enragées, elles cherchent quand même !

Psychologie : le public ne peut pas adhérer à une telle affirmation absurde. Là encore c’est l’écart entre la raison et la folie qui génère l’effet comique.

Elle est là, elle cherche, elle cherche…

Pan !!! Elle tombe sur mon code !

Entraîné dans sa logique folle, le Héros n’a plus de limites. Il va ainsi accumuler invraisemblance sur invraisemblance.

Faut encore qu’elle imite la voix d’un gars que j’connais !!!

Nouvelle attribution délirante de capacités humaines du Héros à son Antagoniste.

Sinon, j’ouvre pas, moi !

Bon… J’étais un peu bourré la veille, j’ai pas bien dormi, c’est pas la question. J’ouvre !

Sans raison valable, c’est le Héros lui-même qui règle les problèmes qu’il pose à l’Antagoniste. Comme le raciste de Coluche, comme le timide enthousiaste des Inconnus, ce personnage est lui-même son pire ennemi.

Faut encore qu’elle « pousse » la porte…

C’est grand comme ça, une chauve-souris…

Bon, mais, admettons, admettons, elle pousse la porte.

Exactement la même logique.

Ben, vous allez quand même pas m’dire qu’elle va monter les cinq étages à pied, comme ça (grimace de la chauve-souris enragée), sans se faire repérer par quelqu’un, NON ???

J’y crois pas, j’y crois pas ! Honnêtement, j’y crois pas…

D’tes façons, j’ai fait mettre un judas, moi, à ma porte. Alors…

Même logique.

Bon ! Elle arrive sur le palier…

Qu’est ce qui prouve qu’elle va venir frapper à MA porte ?

Y’a quatre appartements sur le palier…

(Silence.)

Même logique. Les silences permettent au public de mieux s’imaginer les scènes absurdes, pas à pas, comme si le délire du narrateurHéros était devenu contagieux.

Bon ! Elle frappe à ma porte.

Ben j’ai pas d’pot jusqu’à maintenant, hein ?

Parce que là, manifestement, c’est moi qu’elle veut mordre.

Là, elle m’a choisi dans l’immeuble, elle veut plus mordre personne d’autre : c’est moi !!!

Ces deux affirmations sont l’expression la plus claire de la paranoïa aiguë du personnage.

Bon ! J’vais jusqu’au bout : j’ouvre !

Structure : ce face-à-face nous fait entrer dans la crise de l’Acte III.

Qu’est ce qui prouve qu’elle va me sauter tout de suite à la gorge ???

Dis donc ?! Elle s’rait pas un p’tit peu fatiguée cette chauve-souris, depuis tout c’qu’elle a fait tout à l’heure ? Elle a p’t’être soif ? Bon, ben, moi, j’l’installe dans la banquette. Je fais mine d’aller y chercher un verre d’eau dans la cuisine.

Qu’est ce qui m’empêche de revenir avec un FUSIL ?!!!

Effet comique : la drôlerie ici vient en partie de l’absurdité de la confrontation et en partie du paradoxe entre tout ce qui précède, qui était une série d’affirmations abusives, et la série de questions qui montre le narrateur-Héros envahi de doutes.

Ben, alors ! Parce qu’elle se méfie pas… C’est quand même qu’une bête !!!

Toujours le paradoxe entre raison et parano.

Alors ? J’y tire dessus, même si j’la loupe, eh ben, elle a peur, et puis elle s’envole par la fenêtre.

Structure : climax, le Héros triomphe in extremis de son Antagoniste imaginaire.

Alors… Quand j’pense à l’autre con, là, qui fout les j’tons à tout l’monde, avec ses chauve-souris…

La répétition des mêmes termes aide à la mémorisation et donne une impression de bouclage, de clôture logique.

En plus, il est dangereux c’mec là, hein ?

Imagine : j’ai un copain qui arrive à la maison, déguisé en chauve-souris, pour me faire rigoler. Eh ben, J’Y TIRE DESSUS !!! Parfaitement !!!

Structure : c’est un cas de mini-intrigue incluse.

J’ai des copains, qui viennent chez moi, à la maison, déguisés en chauve-souris… Pour me faire rigoler.

Alors, hé, qu’il arrête, L’AUTRE LA, avec ses chauve-souris, hein…

Psychologie du personnage : cette chute enfonce le clou sur l’idée que le narrateur-Héros est un fou qui projette sa folie à l’extérieur sans s’en rendre compte.

J’ai PEUR des chauve-souris !!!

Psychologie du personnage : cet aveu final révèle la clé qui fonde toute l’intrigue. Sans cette peur, l’intrigue absurde n’aurait jamais existé.

 

Synthèse des personnages et de l’intrigue

 

Commentaire

Structure du sketch

La structure du sketch se présente comme simple, linéaire et parfaite :

  • Mini-intro du thème
  • Mise en situation du thème qui devient intrigue : Acte I absurde, une chauve-souris enragée arrive dans le 10è arrondissement de Paris, avec l’intention de mordre quelqu’un
  • Acte II limpide, racontant la progression inéluctable de la chauve-souris ennemie vers le salon du paranoïaque
  • Acte III, se débarrassant du danger de manière expéditive
  • Mini-conclusion bouclant sur le thème

Procédés comiques

La qualité du sketch tient à quelques procédés :

  • L’absurdité permanente : du setup de départ, incongru, quasi-impossible, à la série délirante des défaites logiques du Héros qui n’arrive pas à s’empêcher de faire advenir toujours et uniquement la pire hypothèse.
  • Un antagonisme paradoxal : en fait, tout du long, la chauve-souris n’a que les apparences d’un Antagoniste, puisqu’évidemment elle n’a pas de réalité en-dehors de l’imagination du Héros. Le Héros, par sa propriété actantielle négative principale qui est sa tendance à délirer et concrétiser ses angoisses, est ainsi lui-même son propre Antagoniste, son propre ennemi intérieur.

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