Créer des personnages inoubliables, de Linda Seger

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Créer des personnages inoubliables

La « script doctor » Linda Seger publie en 1990 un livre intitulé Creating Unforgettable Characters, traduit en français sous le titre Créer des personnages inoubliables, avec ce sous-titre : « Un guide pratique pour le développement des personnages dans les films, les séries télévisées, les publicités, les romans et les nouvelles« .

Linda Seger a notamment travaillé comme consultante pour de nombreux films et séries (comme McGiver et The Bridge), et a vu passer entre ses mains des milliers de scripts.

Dans Créer des personnages inoubliables elle expose en 10 chapitres sa vision de la création de personnages dramatiques :

  1. Investigations sur le personnage
  2. Définition du personnage. Cohérence et paradoxes
  3. Passé du personnage
  4. Psychologie du personnage
  5. Relations entre les personnages
  6. Les personnages secondaires
  7. Le dialogue
  8. Les personnages imaginaires
  9. Comment éviter les stéréotypes
  10. Résoudre les problèmes posés par les personnages

Voyons cela de plus près !

Résumé des conseils de Linda Seger

Dans le premier chapitre Investigations sur le personnage, Linda Seger conseille de se renseigner de très près sur chacun des personnages qu’on souhaite créer, par exemple en prenant contact avec des personnes qui les incarnent dans la vraie vie. L’idée de base est qu’on ne parle bien que de ce que l’on connait.

Si le conseil semble de bon sens, on se demande bien comment on l’applique quand on écrit une histoire de tueur en série, un roman historique médiéval ou un film de SF en l’an 4000 : on contacte le tueur en série le plus proche, on visite la cour du Roi, ou on file à toute vitesse dans son vaisseau spatial pour rejoindre le futur ? Si l’on ne parle bien que de ce que l’on connait et que cela est nécessaire pour bâtir un personnage, alors adieu les dragons, adieu Darth Vador, adieu la princesse bleue, adieu les guerriers vikings, adieu les aliens. L’essentiel de l’imaginaire est hors de portée…

Linda Seger conseille ensuite de faire attention au contexte culturel des personnages, à leur période historique, à leur cadre de vie, à leur profession… Tous ces conseils, judicieux s’il s’agit d’écrire une œuvre réaliste, perdent toute pertinence dès lors qu’on quitte ce cadre. Linda Seger conseille en fait de pratiquer ce que l’ethnologie et la sociologie ont inventé sous le nom d’enquête participative, ou enquête par immersion. Sauf que dans de nombreuses fictions, c’est absolument impossible.

Dans le chapitre 2 sur la définition du personnage, Linda Seger recommande de pratiquer l’observation, de baser vos personnages sur le réel. Or, même problème… Si vous écrivez une histoire avec un autiste surdoué alors que vous n’en connaissez personnellement aucun, comment appliquer ce conseil ?

Elle conseille ensuite de développer à la fois plusieurs qualités cohérentes pour chaque personnage, sans oublier de les doter également de paradoxes.

Pour créer un personnage vraisemblable, elle propose de leur attribuer des émotions, des attitudes (face aux situations, face aux autres, face à eux-mêmes), et des valeurs – qui se révéleront notamment dans les moments de crise – sans oublier quelques détails significatifs qui les rendront plus vrais.

Sur ces deux derniers conseils, on ne peut qu’abonder dans son sens.

Dans le chapitre 3 sur le passé du personnage, Linda Seger suggère de développer abondamment le passé du personnage, même si vous ne le racontez jamais – et ce sur les plans physique, psychologique et sociologique. En effet, en sachant d’où il vient, vous saurez mieux où il peut aller.

Dans le chapitre 4 sur la psychologie du personnage, Linda Seger expose ce qu’elle appelle les 4 aspects de la psychologie du personnage :

  1. Le passé intérieur
    • L’enfance notamment détermine profondément la personnalité de l’adulte
  2. L’inconscient
    • Il ne faut pas oublier que les personnages ne savent pas totalement qui ils sont ; le scénariste doit pourtant avoir une idée de ce qui se cache en eux !
  3. Le type de personnalité
    • Linda Seger donne l’exemple de plusieurs typologies de la personnalité, pouvant inspirer la création de personnages
  4. La psychologie anormale
    • La psychopathologie, même celle des gens « normaux », peut servir à façonner des personnages réalistes

Dans le chapitre 5 sur les relations entre personnages, Linda Seger commence par constater qu’un bon nombre de fictions ont non pas un, mais deux personnages principaux – comme dans la série Starsky et Hutch.

Ces duos sont basés sur un double principe d’attraction (ils se ressemblent) et de conflit (ils diffèrent) – qu’il s’agit d’équilibrer.

Linda Seger étudie ensuite le cas des triangles amoureux – où deux personnages rivalisent pour l’amour d’un troisième. Cette configuration multiplie les conflits possibles.

Dans le chapitre 6 sur les personnages secondaires, Linda Seger recommande de suivre un processus de création de ces personnages :

  1. Leur attribuer une fonction
    • Pour mettre en valeur le Héros, développer le thème de l’histoire, ou faire progresser l’action
  2. Les créer en contraste avec les autres
    • Chaque personnage secondaire doit contraster non seulement avec les personnages principaux, mais aussi avec les autres personnages secondaires, pour éviter toute monotonie
  3. Leur donner du corps en leur ajoutant des détails significatifs

Dans le chapitre 7 sur le dialogue, Linda Seger définit un bon dialogue : il doit être rythmé, bref, conflictuel, et facile à dire. Il doit aussi révéler la personnalité des personnages, leurs intentions, leurs motivations, leurs idées, leurs sentiments, leurs caractéristiques.

Elle développe la notion de sous-texte : un bon dialogue ne dit les choses qu’indirectement, par des sous-entendus.

Dans le chapitre 8 sur les personnages imaginaires, Linda Seger définit 4 types de personnages imaginaires :

  1. Les personnages symboliques
    • Ils représentent de grandes idées, comme la Justice ; exemple : Superman !
  2. Les personnages non-humains
    • C’est le cas des animaux humanisés des cartoons, des contes, ou des fables
  3. Les personnages de fantaisie
    • Il s’agit des êtres merveilleux : elfes, esprits, sorcières, diables, sirènes…
  4. Les personnages mythiques
    • Ils font réfléchir et représentent une tradition culturelle : le cow-boy, le vampire…

Dans le chapitre 9, Comment éviter les stéréotypes, Linda Seger critique notamment la représentation stéréotypée et disproportionnée des groupes ethniques et des femmes dans la fiction américaine. Elle conseille de représenter la société telle qu’elle est et de donner aux personnages des rôles qui cassent les stéréotypes, même pour ceux qui appartiennent aux populations standard (donc, le mâle blanc américain ne doit pas toujours être macho, dominant et hétéro, tout comme la femme noire peut aussi bien être une prestigieuse avocate).

Dans le chapitre 10, Résoudre les problèmes des personnages, Linda Seger liste les personnages qui peuvent poser problème et propose des solutions :

  1. Les personnages antipathiques
    • Même s’ils sont faits pour l’être, le scénariste doit trouver un moyen de les comprendre et de faire accepter leur côté négatif
  2. Les personnages incompréhensibles
    • Quand un personnage s’avère dramatiquement mauvais, Linda Seger conseille de lui écrire des scènes sans rapport avec le scénario – juste pour le voir exister et ainsi, mieux le comprendre.
  3. Les personnages vagues
    • Le personnage peut être trop vague, trop abstrait, trop cohérent, trop simple. Pour l’améliorer, on peut s’inspirer de gens qu’on connait.
  4. Les personnages non commerciaux
    • Si le personnage semble par exemple trop négatif, Linda Seger propose… de faire des compromis.
  5. Les personnages secondaires
    • Si un personnage secondaire prend le dessus, Linda Seger propose… soit de le remettre à sa place, soit de le laisser faire.
  6. Problème de récit ou de personnage ?
    • Si vraiment un personnage vous résiste… pourquoi pas le remplacer totalement ?
    • Mais vérifiez bien que c’est le personnage qui cloche, et non l’histoire !
  7. Techniques pour régler ces problèmes
    • Linda Seger propose les techniques suivantes :
    • L’écriture libre. Ecrivez n’importe quoi sur le personnage, et retenez ce qui vous aide
    • Reprenez les définitions des personnages
    • Faites lire à un public, qui vous dira ce qui cloche
    • Changez un de ses paramètres majeurs : son sexe, son âge etc

Critique de Créer des personnages inoubliables

Créer des personnages inoubliables constitue certes une lecture intéressante, mais qui laisse un goût quelque peu amer de superficialité et d’incomplétude.

Linda Seger prodigue certes des conseils de bon sens, mais souvent vagues, superficiels et évidents, ou parfois totalement inapplicables, sans présenter aucune approche théorique et en proposant finalement fort peu d’outils conceptuels et pratiques.

Elle ne fait par exemple aucun examen du cas des intrigues multiples, où un même personnage tient des rôles actantiels différents, et présente donc des aspects différents. (Story&Drama a étudié ce cas très intéressant des personnages qui jouent des rôles différents dans des intrigues qui se croisent et se mélangent, par exemple dans le scénario de Pulp Fiction.)

Linda Seger ne fait d’ailleurs aucune mention des rôles actantiels – comme si elle ignorait totalement la narratologie scientifique (formaliste, structuraliste…) connue depuis un siècle (avec les ouvrages de Polti, Propp, Souriau, Greimas etc)…

Elle ne fournit pas non plus d’étude détaillée de ces concepts sur lesquels repose la qualité dramatique des personnages : leur relation au but du Héros, les valeurs qu’ils représentent, et leur motivation.

Elle n’explique pas non plus comment faire évoluer les personnages dans les intrigues et l’histoire générale – et ne parle pas du fait que des groupes de personnages se constituent et se recomposent en cours de route, changeant l’équilibre des forces. Elle se contente d’évoquer l’idée qu’un personnage peut évoluer – sans prendre en compte la dynamique dramatique globale.

Sa partie sur la psychologie des personnages représente bien la faiblesse de l’ensemble : elle se borne à rappeler des évidences connues depuis Freud (années 1900…) et ne cite aucun psychologue ultérieur à Carl Jung (années 1940-50…) dont les théories étaient d’ailleurs passablement fantaisistes et n’ont guère eu de suite. C’est un bagage théorique vraiment très léger – aucune prise en compte des évolutions de la psychologie scientifique, du cognitivisme à la psychosociologie en passant par le comportementalisme.

Enfin, Linda Seger cite beaucoup d’autres scénaristes. De nombreuses sous-parties de ses chapitres sont faits de citations empruntées à d’autres auteurs, sans aucune intervention personnelle… D’un certain côté, c’est généreux et humble, d’un autre côté, on se demande un peu qui est l’auteure et l’experte du livre : elle, ou ses collègues ? Peut-on vraiment signer un manuel dont la moitié des conseils sont empruntés à d’autres auteurs ?

Un bon point quand même : elle cite également beaucoup d’exemples d’œuvres dans divers genres (surtout audiovisuels), de personnages de ces œuvres, et de dialogues, et rend ainsi son ouvrage un peu plus vivant.

Bref, pour une première approche, Créer des personnages inoubliables peut apporter de l’inspiration aux auteurs débutants en faisant un survol d’un certain nombre de paramètres. Mais si vous cherchiez une expertise et des outils théoriques universels, vous resterez probablement sur votre faim.

Bonus : le site perso de Linda Seger.

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