Analyse des personnages de Pulp Fiction de Quentin Tarantino

Pulp Fiction
PDF, 97 pages

Comment ont fait les scénaristes Roger Avary et Quentin Tarantino pour construire une histoire aussi déstructurée, entraînante, drôle, contrastée, surprenante, originale, iconique… que Pulp Fiction ?
Si vous le savez, vous êtes probablement déjà scénariste.
Sinon, vous pouvez observer les maîtres au travail, regardez-les construire les personnages, arranger les intrigues, confronter les thèmes, faire évoluer les situations, jouer avec les mille trucs et astuces de l’art du scénario…

Personnages et rôles thématiques

Examinons maintenant les rôles thématiques des personnages.

En fait, dans nos 17 personnages visibles à l’écran, tous sont liés à un ou plusieurs des thèmes suivants : le couple, l’amour ou le sexe ; la violence ; et la drogue.

Ces trois thèmes et leurs dérivés sont liés aux grands principes structurants des sociétés humaines : la vie, la mort, et l’interdit.

Pourquoi Pulp Fiction a-t-il pu plaire à des millions de spectateurs ? Evidemment en raison de ce caractère fondamental des thèmes qui l’animent.

Couple, amour, sexe

Le film montre 5 couples – consentis ou forcés :

  • Ringo (Pumpkin) et Yolanda (Honey Bunny)

Légitimes, tendres l’un envers l’autre jusqu’au ridicule, ils sont liés par le crime et un mode de vie prédateur. Calqués sur Bonnie and Clyde, très proches du duo criminel de Tueurs-nésréalisé par Oliver Stone mais écrit par Quentin Tarantino – ils représentent un anti-modèle par rapport aux réalités et aux normes sociales en vigueur. Transgression

  • Marsellus Wallace et Mia Wallace

Une autre union pour et par le crime. Lui organise des meurtres, des activités criminelles, elle se gave de drogue et joue à séduire son entourage, peut-être pour mieux les faire chuter.

A aucun moment ce couple n’est montré dans une situation tendre ou proche. Mia, définie comme « la femme de Marsellus Wallace », et qui porte son nom, semble n’avoir absolument rien en commun avec lui. On imagine que sa seule motivation est le statut de chef de son mari et la vie de reine qu’il lui offre avec l’argent de ses crimes. Perturbant.

  • Vincent Vega et Mia Wallace

Ils forment l’archétype du couple adultère, attirés l’un par l’autre, mais confrontés à l’interdit.

De quoi serait fait leur amour ? D’après le vide profond de leurs conversations : de rien, si ce n’est de drogue et de sexe – si encore leur défonce les autorisait à « baiser ». En effet chacun des deux a une relation plus proche avec sa ou ses drogues qu’avec son partenaire ; Mia d’ailleurs accueille Vincent avec un voyeurisme manifeste, et lui parle d’abord à l’aide d’un micro et d’une sono, d’une manière à la fois érotique et distante, tandis que lui réussit à se motiver à résister à la tentation dangereuse qu’elle représente. Amour impossible !

  • Butch et Fabienne

Couple légitime, ils apparaissent liés, aimants, tendres ; pourtant, leur relation a quelque chose de pervers : un retournement complet des rôles, où cette femme-enfant qui ne fait rien, ne sait rien, ne décide rien, trouve quand même le moyen de se faire offrir un cunnilingus par le Super Héros triomphal du film, tandis que juste après, ce Surmâle qui éclate en crise de fureur se retrouve au bord de la violence conjugale.

Il y a là une énorme ironie dramatique, et un constat quelque peu inquiétant : une vie de couple égalitaire, sans rapport de force ni déni mensonger du rapport de force, ne serait-elle donc pas possible ? L’immaturité de leur relation fait presque peine à voir.

  • Marsellus Wallace et Zed

Ici on rencontre une forme absolument hallucinante de sexualité, le viol homosexuel d’un adulte par un autre adulte, phénomène en réalité extrêmement rare, et sans doute l’élément le plus corrosif de tout le film.

C’est simple, on ne nous raconte jamais cela : un personnage aussi central, partie prenante de la moitié des intrigues du film, et qui subit l’acte sexuel le plus sadique et le plus humiliant de tous. En voyez-vous un seul autre exemple au cinéma ?

Le personnage de Zed, petit blanc déguisé en policier, singeant donc l’autorité légale, et le personnage lugubre et terrifiant (mais vite éliminé) de « la crampe » permettent à la transgression d’atteindre des sommets.

  • L’érotisme de certaines scènes enfin, renforce l’impression générale de pathologie, de perversion

L’histoire d’Antoine Rockamora et de Mia et de leur « massage de pieds » à connotation fétichiste (les films de Tarantino montrent plusieurs scènes érotisées à base de pieds…), et la fascination morbide d’Esméralda envers Butch non parce qu’elle le trouve attirant dans sa presque-nudité, mais parce qu’il a tué un homme, confirment que décidément, un amour sain, sincère et basé sur les qualités positives des partenaires n’est pas possible dans le monde de cette fiction.

Conclusion : sur 5 couples, entre sentimentalité dégoulinante, perversion, fétichisme, toxicomanie, et sado-masochisme, aucun ne saurait correspondre à une authentique relation amoureuse, et toutes au contraire se satisfont de jeux de pouvoir ou de violence.

Pulp Fiction nous plaît-il justement parce qu’il nous montre pire que nous ne sommes, nous permettant de nous sentir supérieurs devant tant de monstruosité ? Ou parce qu’il montre au grand jour ce qu’il y a de pervers et de détraqué en nous ? La question reste ouverte.

Violence

La violence constitue l’autre grand thème qui imprègne toute l’œuvre.

  • Marsellus Wallace commandite des meurtres, ne montre aucun égard envers la passante qu’il blesse par maladresse, et décrit avec un plaisir cruel la manière dont il va faire torturer Zed.
  • Vincent et Jules exécutent froidement ces 3 puis 4 jeunes qu’ils ne connaissaient pas – Vincent tue même Marvin par maladresse sans exprimer aucun regret.
  • Butch tue son adversaire de boxe en toute indifférence, puis élimine froidement Vincent et liquide le tenancier du magasin comme il allait liquider Marsellus.
  • Ringo et Yolanda ne vivent que de braquages minables. Ils essaient de ne pas tuer non par pitié mais simplement pour s’éviter d’être pris.
  • Zed et le tenancier semblent des habitués du meurtre et du viol.
  • Wollf, purement efficace, ne fait preuve d’aucune humanité vis-à-vis de ce « corps sans tête » qu’est devenu Marvin.
  • Jimmy, joué avec plaisir par le réalisateur Quentin Tarantino en personne, ose même traiter ce cadavre de « nègre crevé ».
  • Le sort d’Antoine Rockamora n’émeut que Jules, qui trouve la punition excessive, quand lui-même inflige la mort impitoyablement en citant la Bible.
  • Même le dealer ne montre aucune compassion envers la « cinglée camée » que sa drogue est en train de tuer, et qu’il ne se décide à aider que quand il comprend qu’il sera puni par Marsellus s’il ne l’accueille pas.

Bref, dans le monde de Pulp Fiction il semble ne pas y avoir de place pour la compassion, l’humanité ou la pitié. La valeur des personnages ne se décide que sur leur capacité à tuer sans être tués, à nuire sans qu’on leur nuise. Loi de la jungle, loi du plus fort, égoïsme généralisé.

Est-ce une satire de notre monde ? Les scénaristes Roger Avary et Quentin Tarantino, et le réalisateur Quentin Tarantino, proposent-ils quoi que ce soit pour échapper à cet enfer ? Rien ne permet de le dire, et pas non plus le reste de l’œuvre de Tarantino qui de Reservoir Dogs à Kill Bill a évolué de massacre en massacre…

De ce monde sans morale, l’auteur « postmoderne » semble s’accommoder sans trop de problèmes, ainsi que son public. (On pourra penser au cynisme jouissif d’Orange mécanique, de Stanley Kubrick, ou à l’œuvre du romancier américain contemporain Brett Easton Ellis, dont les romans mêlent, comme chez Tarantino, sexe, ultra-violence et esthétisme.)

Étrangement cette violence omniprésente, loin d’engendrer l’horreur ou la peur, est traitée de manière toujours comique, ironique, jouissive, légère – sa négativité en ressort comme neutralisée, convertie en plaisir. Cette logique de déni de la souffrance et de la mort, fait là encore penser à la perversion.

Drogue

La drogue forme comme on l’a vu un autre thème fréquent dans Pulp Fiction (comme d’ailleurs dans le reste des œuvres de Quentin Tarantino (Kill Bill) et Roger Avary (Killing Zoe…))

Elle apparaît dans 2 intrigues : la conversation autour du cannabis en Hollande de Vincent et Jules dans l’intrigue 1, et la consommation d’héroïne et de cocaïne dans l’intrigue 4 par Vincent et par Mia, dont l’overdose se règle par injection d’adrénaline.

La drogue fait pourtant continûment métaphore du mode de vie des personnages dans Pulp Fiction : hyper-puissante, euphorique, excessive, artificielle, à la fois vide de sens et extrême, génératrice de plaisir et de mort.

Culture populaire et fast-food

La culture populaire revient comme un leitmotiv notamment à travers le thème des consommations fast-food :

  • Café de Ringo, qui sert d’ancre dans la synchronisation des intrigues
  • Curiosité de Jules à propos des hamburgers en Europe, puis à propos des hamburgers (et du Sprite) des jeunes gens qu’ils s’apprête à liquider
  • Coca vanille, milk-shake (romantiquement partagé, puis vomi par Mia), viande et hamburgers de Vincent et Mia au restaurant
  • Céréales du dealer
  • Tarte aux myrtilles de Fabienne
  • Muesli de Butch de passage chez lui
  • Café de Wollf, Vincent et Jules chez Jimmy
  • Petit-déjeuner de Vincent et Jules à la cafétéria

Bref, une orgie de bouffe toxique, de sucre et de mauvais goût. Outre le côté farce, cette nourriture a pour effet d’ancrer le film dans le quotidien et la banalité, et de contraster violemment d’avec les excès et les violences en tous genres. Sans cette nourriture peu ragoûtante on perdrait en humour.

La culture populaire s’illustre également par le recours à des références télévisuelles et cinématographiques omniprésentes :

  • La comédie musicale via John Travolta
  • Les films de combat via Butch (Rocky, films de samouraïs et d’horreur)
  • L’érotisme via Uma Thurman
  • La culture patriotique américaine via l’épopée de la montre en or
  • Le cartoon que voit Butch enfant et les propriétés dramatiques du personnage de Wollf qui sont proches des caractéristiques de cartoons comme Speedy Gonzalez
  • Etc.

Scatologie

Ce festin nous conduit tout droit… au thème de la scatologie. Elle constitue un autre ressort fondamental du film, liée à la nourriture mais aussi à la culture populaire, à la transgression et à l’interdit.

Les cultures qui se veulent nobles se gardent bien d’envoyer leurs personnages aux toilettes. Les Héros de la civilisation, hommes d’affaires, femmes fatales, tueurs surpuissants, sont d’ordinaires sublimés, montrés comme bien au-delà de nos contingences.

Même si Pulp Fiction n’insiste pas sur les côtés les plus sordides de nos fonctions digestives, le film se paye quand même le luxe ironique d’introniser les toilettes ou plus sobrement les salles de bains comme un de ses lieux dramatiques les plus fréquents :

  • Toilettes du restaurant où Mia part se « repoudrer le nez » ;
  • Salle de bains de chez Mia où Vincent est « allé pisser » et où il essaie de se convaincre de ne pas baiser Mia ;
  • Salle de bains du motel où Butch prend sa douche (après avoir dormi, après avoir tué un homme et léché sa femme…) et où Fabienne se lave les dents soir et matin ;
  • Toilettes où se cache le 4ème jeune que Vincent et Jules sont venus tuer ;
  • Salle de bains de chez Jimmy où Vincent souille un serviette avec le sang de Marvin ;
  • Toilettes de chez Butch où Vincent va se faire descendre bêtement ;
  • Toilettes de la cafétéria enfin, où Vincent est « allé chier » et d’où il va pouvoir surprendre Ringo et Yolanda, qui elle aussi a soudain, en pleine confrontation, envie de « faire pipi ».

Au total, 7 scènes impliquent des toilettes et des salles de bains – un record absolu dans l’histoire du cinéma d’ordinaire si pudique voire pudibond.

A cette provocation s’ajoute l’outrage de l’épopée de la montre en or qui « séjourna 4 ans » dans l’anus du père de Butch prisonnier, puis 2 ans dans celui du Capitaine Koons.

Outrage, double, triple, quadruple outrage, car cette montre représente à la fois :

  • L’argent (elle est en or) sur un mode psychanalytique bien connu (selon Freud l’excrément est notre première possession, notre première production…)
  • L’héritage familial (imprégné de merde donc…)
  • Le patriotisme (entreposée dans l’anus de deux soldats, dont un gradé…)
  • Sans oublier la forme d’homosexualité qu’elle implique puisqu’elle est passée d’un anus à un autre, comme par une sodomie devenue contagieuse…
  • Last but not least, le viol de Marsellus par Zed est une fois de plus anal. « Matières molles », disait la citation initiale…

Archétypes et clichés

La galerie des personnages peut s’approcher d’une autre manière, en tant que série de clichés aux résonances archétypales :

  • Le Roi. Grâce à sa quadruple fonction de Mentor, et à ses autres rôles de Héros et d’Antagoniste, Marsellus apparaît comme un stéréotype du Chef, du Roi, du Boss, régnant sur son monde – mais comme on dit : « le roi est nu »…
  • Les tueurs à gages. Standard de la littérature et du cinéma, ces tueurs professionnels ont pour fonction psychologique de catalyser les pulsions violentes du spectateur. La culture se montre ainsi comme un espace de pur défoulement, libéré de l’interdiction religieuse, légale ou sociale du meurtre.
  • Le garde du corps et le Playboy : Vincent, forcé à tenir le rôle de chevalier servant, et de rester courtois sans passer à l’acte.
  • Le Prince et la Princesse, version trash : la soirée de Vincent et Mia constitue une autre transgression en mélangeant conte de fée et drogues dures.
  • La romance, l’histoire d’amour à l’eau de rose entre Butch et Fabienne, avec un contraste de genre amplifié : l’homme devient Surmâle destructeur et indestructible, tandis que la femme est réduite à une femme-enfant pleurnicharde et hyper-fragile.
  • Bonnie and Clyde, archétype du couple criminel incarné par Ringo et Yolanda.
  • Le Vétéran du Vietnam, archétype patriotique américain, tourné en ridicule.


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