Analyse du scénario de Pulp Fiction de Tarantino – Ringo et Yolanda

Pulp Fiction
PDF, 97 pages

Comment ont fait les scénaristes Roger Avary et Quentin Tarantino pour construire une histoire aussi déstructurée, entraînante, drôle, contrastée, surprenante, originale, iconique… que Pulp Fiction ?
Si vous le savez, vous êtes probablement déjà scénariste.
Sinon, vous pouvez observer les maîtres au travail, regardez-les construire les personnages, arranger les intrigues, confronter les thèmes, faire évoluer les situations, jouer avec les mille trucs et astuces de l’art du scénario…

Séquence 1. Ringo et Yolanda braquent la cafétéria. 0:00/6:55

« Faut arrêter c’est trop risqué. C’est fini je raccroche. » Deux personnes, 25-35 ans, prennent un café dans une cafétéria, en se disputant gentiment.

Exposition : on nous présente les lieux de l’action – une banale cafétéria – et ses futurs Héros.

Des deux, l’homme veut arrêter – on ne sait pas encore quoi – et la femme veut d’abord comprendre ce que veut l’homme.

La femme fait mine d’accepter la renonciation de son ami, et corrige juste : il arrête « après ce soir ». L’homme valide : « ok, alors j’ai encore le droit de couiner ».

Amorce du déclencheur : de là, on sait qu’ils ont l’intention de passer à l’action dans la journée. On sait à quoi s’attendre.

Une serveuse vient leur proposer du café et la femme s’attendrit, presque niaise : « Oh, c’est gentil ! »

Caractérisation : comme cliente, elle est sympa… ou hypocrite ?

Juste après l’homme – Ringo – continue et raconte comment un homme a braqué une banque avec un mobile, prétendant qu’il avait la vie de la fille du chef au bout de la ligne. La femme – Yolanda – pense que l’homme propose de refaire le coup, mais non. L’homme renâcle contre tous ces gens – les coréens, les juifs… – qui ne se laissent plus braquer facilement. L’homme propose : « On braque ici ».

C’est une confirmation du déclencheur imminent. Ils vont passer à l’attaque… ici, et très bientôt… Du coup, nous nous tenons attentifs.

Données dramatiques de cette intrigue : Héros : Ringo et Yolanda, but : braquer la cafétéria, Antagoniste : selon eux, aucun – ni les clients, ni le patron, ni les serveuses, ne voudront leur résister.

Ringo redemande du café sans gentillesse et la serveuse le sert sans amabilité cette fois.

Ce détail aide à caractériser : la femme est gentille, l’homme n’est pas gentil.

Ringo argumente : « On braque déjà les bars, les magasins de spiritueux, les stations-service… »

Caractérisation. Cette affirmation finit de compléter ce qu’on venait de deviner progressivement. Ces deux-là sont des criminels endurcis, plutôt en fin de carrière, mais en même temps, ce sont des minables qui ne font que des coups dérisoires.

Donc, continue Ringo, braquer les cafés et restaurants, braquer les clients, c’est plus sûr et ça rapporte plus. Il nous apprend que « c’est toi (Yolanda) qui a eu cette idée de génie ».

Caractérisation. On doit donc comprendre que Yolanda, aussi gentille soit-elle, reste une criminelle, et on peut ressentir par mal d’ironie à entendre ce dialogue hallucinant – le public de Pulp Fiction, ici mis en connivence avec les criminels, trouverait-il vraiment que braquer des clients dans un restaurant est une « idée de génie » ?

Ils concluent donc avec excitation « Allons-y maintenant tout de suite » et récapitulent « tu assures les clients, j’assure le personnel ». Sur quoi Ringo pose un flingue sur la table.

Cette réplique indique le plan attendu de l’action à venir. On nous met au courant, pour préparer nos attentes, et… mieux nous surprendre plus tard quand on verra que Jules et Vincent font partie des clients, posant aux braqueurs un problème qu’ils n’avaient pas envisagé. Là aussi, il y a une pointe d’ironie dramatique puisque Ringo et Yolanda viennent de s’accorder sur l’idée que braquer cette cafétéria est « sans risques »…

Juste avant de passer à l’action ils échangent des tendresses verbales « Je t’aime mon rat », « Je t’aime lapin ».

Ce petit jeu qui consiste à mêler ultra-violence et bouffonneries, blagues, propos anodins, va se prolonger durant tout le film. Toute l’œuvre de Tarantino mélange humour et tuerie, et convertit l’horreur en plaisir jubilatoire.

Sur ce, Ringo se lève, monte sur la table et hurle : « Que personne ne bouge et tout se passera bien ! »

Déclencheur. Même annoncée, l’attaque reste surprenante

Yolanda se lève et, braquant les clients à son tour, confirme en hurlant : « Si un seul d’entre vous fait un geste, bande d’enfoirés, ce sera l’exécution sommaire pour vous tous jusqu’au dernier ! »

Caractérisation. Voilà une formule radicalement violente, qui vient absolument contredire sa pseudo-gentillesse. Une fois en action, cette femme se révèle capable de la pire violence.

A partir de là, on s’attend à assister à un Acte II qui montre le braquage, et à un Acte III qui montre la fuite sans problème des deux truands avec l’argent de la caisse et des clients. Ce n’est pourtant pas ce qui va se passer.

L’image se fige sur eux tandis qu’une musique enjouée envahit la bande-son.

L’effet de coupe, ici, permet de maintenir le suspense et la tension, qui viennent de se révéler au grand jour, de les maintenir jusqu’à la fin du film, quand on reverra la fin de cette séquence, mélangée au point de vue de Vincent et Jules. Dans toute cette séquence, on nous a fait attendre jusqu’au moment décisif, pour mieux le stopper dans son élan et en garder l’énergie pour plus tard : fausse piste !

C’est le début du générique :

  • d’abord, la production (avec le logo de A band Apart (la société de production de Quentin Tarantino) qui montre 4 hommes en costume, semblables à ceux de Jules et Vincent, et qui sortent tout droit du précédent film de Quentin Tarantino Reservoir Dogs – clin d’œil interne donc)
  • puis le titre « Pulp Fiction » en grandes lettres kitsch façon Pulp (encore un rappel de la tradition),
  • les noms des acteurs principaux (dont certains sont attachés à un genre : John Travolta au film musical et Bruce Willis au film d’action), etc.

Pendant le générique, la chanson est remplacée par une autre, et les visuels auparavant synchronisés avec le son décrochent cette fois jusqu’à la prochaine séquence, produisant un curieux effet de mise à distance qui contraste avec les mises en connivence précédentes.


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