La série FRIENDS, le soap opera qui lave plus blanc que blanc, ou le nettoyage ethnique entre amis

J’ai eu le plaisir de discuter récemment avec une des rédactrices de Biloa Magazine, site québecois de « lifestyle » dédié aux femmes d’origine africaine (double handicap dans une société macho « blanche », mais double qualité si on adopte un autre point de vue 🙂 ).

Elle avait répondu à mon Communiqué de Presse. Au cours de nos échanges, je lui ai écrit ceci (spontanément, sans y travailler sérieusement) à propos de la série FRIENDS – que je vous fais maintenant partager.

Je vois Story&Drama dans une logique d’empowerment féministe. Les minorités, ou les majorités dominées (comme les femmes) ont tout intérêt à raconter le monde et la vie de LEUR propre point de vue, parce que sinon, ce sont ceux qui les oppriment qui continuent de faire valoir leurs visions du monde, leurs valeurs, leurs pratiques.

Prenons une production des USA qui a connu un succès mondial :

FRIENDS. C’est une des séries les plus connues au monde. C’est une série géniale : elle est quotidienne, simple à comprendre, de très grande qualité (j’ai pu passer une ou deux semaines à regarder les 10 saisons d’affilée sans jamais m’ennuyer, c’est très addictif, personnages attachants, structures d’épisode imparables (souvent en double intrigue, une majeure dramatique et une mineure comique, techniquement…), etc).

Maintenant si on analyse de quoi elle est faite, et qui elle représente, là tout se retourne.

Elle ne montre jamais aucun racisme, aucun propos anti-afro, aucun humour louche, au niveau des genres elle se paye même le luxe de montrer plusieurs personnages de gays et lesbiennes, qui sont attachants eux aussi (l’ex-femme de Ross qui l’a quitté pour une femme, ou le meilleur ami gay de Phoebe).

Pourtant, chacune des deux intrigues de chaque épisode a pour Héros un des 6 Friends, et comme par hasard, ils sont tous « caucasiens » (pour ne pas reprendre la stupide catégorie raciste de « blanc », comme si une telle chose existait… cf les africains albinos, plus blancs que blancs !), même si deux sont (très discrètement : c’est rarement mentionné) juifs (Monica et Ross) et un autre italien d’origine (Joey Tribbiani). Avec l’accumulation, 236 épisodes avec en moyenne 2 intrigues par épisode avec donc toujours 2 Héros « caucasiens » et aucun Héros « afro », ou arabe, ou asiatique, ou Inuit, ou métisse brésilien etc, ça fait au total 572 intrigues majeures ou mineures où le public – métissé, multi-ethnique, lui : « blanc », « noir », « latino », « indien », « asiatique » etc. – est invité à s’identifier à des Héros « blancs ». Vous voyez le problème, 572 à 0, ça fait un sacré score et c’est carrément (quoiqu’indirectement) raciste.

Quand on considère la diffusion de la série, il faut multiplier cette domination « blanche » par le nombre de spectateurs : FRIENDS a été vue dans plus de 50 pays, probablement par plus de 100 millions de spectateurs. ça fait donc – pardon, mon calcul devient fantaisiste mais c’est pour le principe – virtuellement 572 millions d’identifications à l’un des 6 personnages « blancs », et toujours à peu près 0 identification à aucun personnage « noir », « latino » etc. De quoi faire oublier l’esclavage, la colonisation, le néo-colonialisme, la ségrégation, la privation de facto de droits civiques, économiques, politiques, éducatifs, culturels, de centaines de millions de gens, qui rient devant leur écran en trouvant cette petite bande de « whities » fort sympathique, oubliant complètement que c’est en partie cette séduction qui les domine et les cantonne à un statut toujours inférieur.

Je ne connais pas la situation au Canada, mais je lis des articles et je vois que la situation des afro-américains aux USA n’est toujours pas reluisante, même sous Obama : taux d’incarcération effarant, meurtres impunis de « noirs » par des policiers « blancs », quartiers délabrés pleins de « noirs » et quartiers luxueux plein de « blancs », sous-éducation des « noirs »… Dans les années 60, des scientifiques « blancs » prétendaient même prouver que si les « noirs » faisaient en moyenne 10 points de moins aux tests nationaux de Quotient Intellectuel, c’était en raison d’une faiblesse d’esprit d’origine génétique, et cette thèse raciste servait à légitimer une volonté de ne pas « gâcher l’argent public » (l’argent des « blancs ») à éduquer des cerveaux de « noirs » génétiquement voués à la bêtise et à l’ignorance, soi-disant…

Donc pour conclure après cette démonstration, voilà mon propos avec Story&Drama : les « noirs » d’Amérique du Nord, les « noirs » d’Afrique, les arabes, les asiatiques etc., les femmes qui sont pourtant majoritaires par nature dans toute société, ne peuvent pas attendre d’être libéré-e-s de leurs oppresseurs, de l’extérieur. Les oppresseurs ne lâchent jamais leurs proies tant qu’il est dans leur intérêt de les garder sous leur coupe. Les blancs et les hommes ne lâcheront jamais leur pouvoir culturel – il faudra donc le conquérir, et comme arme pour ce faire, moi qui répugne aux violences physiques, je propose : l’esprit humain. C’est une arme redoutable quand on sait s’en servir ! 🙂

Du coup une bonne manière de changer le monde en douceur mais efficacement, c’est de sortir de la vision du monde des dominants, de cesser de consommer leur culture, et de fabriquer une autre vision du monde depuis la situation de chaque identité culturelle ou personnelle.

Aux femmes noires donc de raconter des histoires dont les Héroïnes et les Héros seront une diversité ethnique vue par cette femme noire. Cela peut très bien ne représenter que des histoires d’hommes blancs, mais des histoires d’hommes blancs vus par des femmes noires, c’est quand même tout à fait autre chose que des histoires d’hommes blancs imaginées par des hommes blancs – dans la propagande qu’était le genre western par exemple, on nous héroïsait des machos armés qui faisaient régner l’ordre et la justice par la violence (comme le public macho de l’époque faisait régner l’ordre patriarcal à la maison), qui prétendaient « venir au secours des femmes mises en danger par les Indiens » (eh oui les Indiens sont aussi des salauds barbares, c’est bien connu… alors que les envahisseurs européens étaient eux du côté du droit et de la justice, bien sûr, bien sûr… lol !) ; de même qu’aujourd’hui dans la pornographie même dite « inter-raciale » (et crypto-raciste en réalité), des producteurs la plupart du temps blancs héroïsent une sexualité violente où les hommes sont de toute façon prioritaires dans leur désir comme dans leur plaisir par rapport aux femmes.

Histoire comique, épique ou sexuelle, de toute façon, tout est à réécrire. Alors au boulot, pour un monde plus juste, plus multilatéral, plus ouvert à toutes nos différences ! 😉

Voilà. Quelques jours plus tard, je tombe sur cet article de SLATE.FR, qui dénonce, lui, l’homophobie de FRIENDS :

En 1994, il pouvait passer pour le sarcastique de la bande. Aujourd’hui, on voit un homophobe et un tocard misogyne.

Très chouette article, bien joué Slate 😉 Faut frapper fort, continûment, sur les idées et les œuvres des salauds de tous poils, ils finiront par céder, et on aura un monde plus juste, et des fictions plus belles.

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