Raconter

Raconter : une activité primaire

D’abord, intéressons-nous à ce qu’est une histoire et à ce que signifie pour les humains l’activité de raconter.

Comme nous l’avons noté, tout être humain normalement constitué est capable de raconter et de comprendre les histoires.

D’où vient cette faculté ? Pourquoi racontons-nous ?

Pour comprendre, il faut remonter aux origines de l’histoire de l’humanité.

Singes nus dans une nature hostile, le succès de notre espèce pendant les trois derniers millions d’années est venu de notre intérêt croissant envers les outils et les techniques ou les technologies. Le feu, le vêtement, la chasse, la sélection des plantes, l’organisation sociale… et le langage, c’est-à-dire l’aptitude à nommer, penser, représenter, raconter et « calculer » le monde mentalement et socialement.

Pour survivre, nos ancêtres ont dû communiquer à propos de la relation entre leurs besoin et le monde qui les entourait : comment et où trouver la nourriture et l’eau, comment chasser et pêcher, quelles plantes choisir ou éviter, comment fabriquer des outils, comment organiser le groupe social, gérer les conflits, réguler la sexualité, éduquer les enfants, bref : comment vivre comme un humain. La narration est l’outil idéal pour satisfaire ce besoin vital de connaissances communes entre les membres d’une société.

Au fur et à mesure de l’évolution, nos ancêtres ont également ressenti le besoin de se situer dans le temps et l’espace, de se donner une identité, de déterminer d’où ils venaient et où ils allaient, bref : de se doter d’une histoire.

La première manière de contrôler le monde pour assurer sa survie a probablement consisté à enregistrer des masses de faits à travers des histoires. Un corpus de récits oraux, anecdotes, routines, situations, archétypes, a constitué l’encyclopédie primitive de l’humanité. Encore aujourd’hui, c’est à travers des histoires bien plus qu’à travers des discours ou des théories, que nous apprenons la vie (même si bien sûr ces histoires sont elles-mêmes imprégnées de discours et de théories, de mythes, de légendes, d’idéologies…)

Cette expérience indirecte transmise via les histoires, prépare les individus aux situations nouvelles. Avant un voyage en terre inconnue, si on a entendu des histoires concernant l’endroit que l’on va visiter, on sait déjà à quoi s’attendre, les histoires nous ont rendu l’endroit plus familier.

Pour prendre des décisions, on doit pouvoir prévoir les conséquences – ce qu’on fait en se basant sur des expériences passées, les nôtres et celles d’autrui : ne faites pas ça, quelqu’un en est mort, mais faites ceci qui est profitable ; n’allez pas là-bas, quelqu’un y est déjà allé et il n’y a rien, mais allez de ce côté où coule une rivière et où poussent des arbres fruitiers, etc. La transmission d’expérience via la narration a en effet le pouvoir de nous informer au-delà des limites de notre corps. On imagine ce qu’on n’a pas vu soi-même, on ressent ce que quelqu’un d’autre a ressenti, et on décide notre vie en fonction de cette expérience partagée.
En fait, l’organisation du monde sous forme d’un corpus d’histoires partagées, forme en quelque sorte le logiciel intellectuel de l’humanité, donc un de nos biens immatériels les plus précieux.

Nous sommes des encyclopédies narratives

Nous utilisons des histoires pour nous souvenir, interpréter et comprendre le monde autour de nous.

Ces histoires que nous stockons par collections dans nos mémoires nous disent ce que sont les choses et comment elles marchent.

Prenons n’importe quoi. Prenez les voitures. Pensons à tout ce que nous savons au sujet des voitures : cela vient-il de notre parcours scolaire, d’un cours d’université intitulé « tout sur les voitures » ? Non : cela nous vient d’histoires et de fragments d’histoires racontées dans des conversations, articles de presse, courtes vidéos vues par hasard, scènes de films, pubs, programmes sportifs, visites chez le garagiste à discuter avec les techniciens ou un autre client, etc. Nous connaissons les voitures à travers des histoires nous montrant l’industrie automobile, des accidents, des courses, des pilotes, des marques, des courses-poursuites, des assassins qui coupent les freins, la pollution de l’air, l’impossibilité de se garer, la crise de l’industrie automobile, etc, donc une série d’expériences que NOUS ne faisons pas en personne, mais qui nous sont racontées et que nous intégrons dans notre grand répertoire mental.

Prenons les histoires d’amour. Du conte de fées « prince charmant et princesse », au porno « salaud et salope »et à la littérature rose « beau docteur et secrétaire ingénue », elles sont notre manière d’accéder aux normes, aux structures, aux comportements de l’amour, elles influencent nos attentes, nomment les rôles (un « amoureux transi », une « belle indifférente », un « mari trompé », une « pétulante divorcée »), nous permettent de prévoir et de juger les comportements (un « jeune marié qui trompe sa femme », un « vieux couple qui s’ennuie »…)

Même sans en avoir jamais fait aucune expérience personnelle, nous savons tous ce que sont les situations suivantes : le coup de foudre, la passion, une sexualité torride, une sexualité ennuyeuse, la trahison amoureuse, l’amour homosexuel, le mariage, le divorce, la rupture, etc… Dans chaque cas, nous connaissons les personnages, les situations-type, les comportements de chacun, les éventuels débuts, développements et fins d’intrigues typiques.

Importante conséquence : quand des groupes sociaux s’intéressent à comment changer l’Histoire, une partie de leur action consiste à réécrire nos collections de scripts mentaux sur un thème donné (les limites du genre, la valeur du travail, l’importance de l’honneur, etc), à reprogrammer nos représentations mentales, à réécrire notre encyclopédie enregistrée de faits qui nous autorise à juger si quelque chose est bon ou mauvais, souhaitable ou évitable, amusant ou triste, etc. C’est ce travail que les gays et lesbiennes avaient à faire en art narratif : raconter leurs histoires d’amour à la société environnante, et se faire accepter en ajoutant leurs scripts au corpus majoritaire des histoires d’amour. Même processus pour les femmes ou les minorités ethniques : pour gagner des droits civiques, ces groupes sociaux devaient aussi raconter leurs histoires, exposer leurs situations, montrer leurs Héros – résistants, martyres…

Avec l’imaginaire nous pensons le réel

Remarquez que de nombreuses histoires d’hier et d’aujourd’hui racontent des choses qui n’existent pas ou plus, qui ne se passent jamais ou presque jamais dans la vraie vie, qui mettent en scène des personnages qui relèvent principalement de l’imagination : licornes, divinités, moines (ils existent, mais qui en a vu en vrai ?), terroristes musulmans, nazis et communistes, prophètes, guerriers barbares, banksters (qui en connaît un, en vrai ?), Geishas et call-girls, cow-boys, vampires, pieuvres géantes, aliens….

Cette encyclopédie des choses réelles ou fictives et de leurs histoires est une collection de métaphores qu’on utilise tous pour penser, comparer, estimer, ressentir… Quelle que soit notre histoire, elle se basera en grande partie sur des scripts que le public connaît déjà.

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